« Chamonix, c’est du bonus » : les confidences de Manon Hily avant sa dernière Coupe du Monde

© Scoperto Photo
Chamonix aura forcément une saveur particulière cette année. Pour la plupart des grimpeurs français, l’étape au pied du Mont-Blanc est le rendez-vous que l’on attend toute la saison. Pour Manon Hily, elle sera surtout la dernière.
Après treize saisons passées sur le circuit international, la Française s’apprête à tourner la page de la compétition. Une décision qui ne s’est pas imposée du jour au lendemain, mais qui a lentement mûri après le projet olympique de Paris. Ces derniers mois, elle raconte avoir oscillé entre le doute, la peur de faire le mauvais choix, l’excitation des derniers départs… avant d’arriver, peu à peu, à l’acceptation.
« Je suis déjà en train de tourner la page », nous confie-t-elle. « Cette année, ce qui me fait vibrer, c’est principalement de savoir que c’est bientôt fini. »
À 30 ans, Manon Hily laisse derrière elle bien plus qu’un palmarès. Plusieurs titres de championne de France, une médaille de bronze européenne à Munich en 2022, des finales et un podium en Coupe du Monde, un premier 9a+ en falaise… Mais surtout une carrière menée à sa manière, sans jamais chercher à rentrer dans un moule.
À quelques heures de son ultime départ en Coupe du Monde, nous avons pris le temps de revenir avec elle sur ce parcours de plus de dix ans : les moments qui l’ont construite, les doutes, les regrets, la confiance qu’elle a fini par trouver… et les émotions qui l’attendent lorsqu’elle quittera, une dernière fois, le mur de Chamonix.
Manon, à quel moment as-tu su que cette saison 2026 serait la dernière ?
Je pense que le projet des Jeux Olympiques de Paris m’a beaucoup impactée. Au début je voulais repartir pour Los Angeles puis j’ai vite compris en retournant dans le sud de la France que la falaise me manquait trop et que la vie d’athlète de haut niveau commençait à me peser…
J’y pensais déjà. Je l’avais partagé à mon coach. Après la saison dernière je n’ai pas réussi à reprendre l’entraînement.C’est là que j’ai compris que ma décision était juste.
Est-ce une décision qui s’est imposée naturellement ou quelque chose avec lequel tu as longtemps lutté ?
Je pense que ce n’est pas facile d’arrêter, mais cela fait plusieurs fois que j’y pense. Oui, c’est dur d’accepter de changer de vie, et ça fait même peur. Ce n’est pas une décision évidente : il y a des pour et des contre. C’est surtout la vie d’athlète qui est dure. La compétition reste quelque chose qui me fait vibrer, même si c’est moins le cas qu’avant
Dans ton post, tu expliques avoir eu peur de cette dernière saison. Est-ce finalement plus difficile que ce que tu imaginais ?
Je passe par différentes phases. J’ai fait le choix de faire peu de compétitions pour mieux le vivre justement. Je suis déja en train de tourner la page. C’est une année de transition. J’ai eu la phase ou je me suis dit que j’avais pris la mauvaise decision. J’ai regretté avec l’adrénaline des compétitions. Puis j’ai eu la phase d’acceptation ou j’arrive à me rendre compte que ce qui me fait vibrer cette année c’est principalement de savoir que c’est bientôt fini.
J’ai encore peur. Mais le l’accepte.
As-tu parfois eu l’impression que le fait de savoir que c’était la dernière année t’empêchait de grimper aussi librement que d’habitude ?
Au Championnat de France, j’ai eu peur. C’était cette phase où je me suis dit : « Est-ce que tu ne fais pas une connerie ? » Je n’étais pas moi-même sur le mur.
À Innsbruck, en revanche, je pense avoir grimpé libérée. J’ai réussi à me dire qu’il fallait profiter de ces instants, parce que ce sont les derniers. C’est le processus qui suit son cours.
Tu parles d’un « run merdique », mais aussi d’un week-end très fort en émotions. Que s’est-il passé à Innsbruck ?
Innsbruck, ce n’est pas la compétition où j’arrive généralement à m’exprimer. Les profils me correspondent moins. J’ai choisi d’y aller parce que c’était l’étape la plus proche de Chamonix, mais je ne m’attendais pas à faire un bon résultat.
En qualifications, j’étais très stressée. Je me demandais un peu ce que je faisais là. Puis il y a eu un déclic avant la demi-finale. Je me suis rappelé que ce n’était pas une énième compétition au milieu des autres. C’était presque la dernière. Alors pourquoi se stresser ? Pourquoi ne pas simplement se laisser grimper, sans attentes ? Pourquoi ne pas se laisser porter par l’ambiance et par les émotions qui me rappellent que j’aime simplement grimper ? J’avais juste envie de relever ce défi : grimper le plus librement possible.
Quand j’ai appris que j’étais en finale, j’étais super fière de moi. Je me suis dit : « Pour ta dernière année, tu t’es montré ce que tu voulais te montrer. C’est fini, tu n’as plus rien à prouver. Chamonix, c’est du bonus. »
En revanche, je ne m’attendais pas à vivre une finale comme celle-là. C’était la première fois que ça m’arrivait, je crois. J’étais tellement émue pendant la présentation, puis j’ai vécu un véritable ascenseur émotionnel avec mon run « merdique ». Ça a été difficile à encaisser, mais je n’avais plus envie de m’accabler.
Le haut niveau, c’est beaucoup de reproches envers soi-même. Cette fois, j’ai choisi de retourner la situation pour garder le souvenir de ces moments forts sous un angle positif.
Si tu compares la Manon qui débute en Coupe du Monde en 2013 à celle qui va prendre le départ à Chamonix dans quelques jours, qu’est-ce qui a le plus changé ?
En 2013, la compétition ne donnait pas de sens à ma vie. C’était un moyen de m’exprimer, un moyen de prendre confiance en moi, mais c’était inconscient. Je pensais que ce ne serait qu’une petite page de ma vie. Je n’imaginais pas que cela m’apporterait autant. Je ne pensais pas faire une « longue carrière », ni être capable d’atteindre des finales ou des podiums en Coupe du Monde.
Finalement, je me suis construite, et j’ai construit toute ma vie autour de ça. Avec le recul, j’en suis heureuse. J’ai fait les choses à ma manière et aujourd’hui, j’ai la vie que je voulais avoir. Je suis là où j’ai envie d’être. Je reste fière de mon parcours, même si je suis un modèle un peu particulier. Il m’a sans doute manqué du sérieux et de la confiance en moi pour atteindre encore le plus haut niveau. Mais j’ai fait ce que j’ai pu, et je suis allée bien au-delà de ce que je pensais possible.
En plus de dix ans, j’ai énormément appris sur moi-même. Aujourd’hui, je suis totalement différente, dans la vie comme sur le mur.
Quel moment de ta carrière t’a le plus transformée comme athlète ?
Les Championnats d’Europe de Munich, en 2022. J’y ai partagé le podium avec Janja [Garnbret] et Jessy [Jessica Pilz]. J’étais à côté de ces deux machines. Je pense que je n’ai jamais été aussi forte. Mais surtout, c’est l’un des rares moments où je me souviens avoir eu une confiance totale en moi. Je ne me posais pas de questions. Je regardais une voie de compétition en me disant que je pouvais aller jusqu’en haut. C’est une sensation incroyable.
Après ça, je me suis investie plus que jamais dans ma carrière, jusqu’à la tentative de qualification pour les Jeux olympiques de Paris. Cette période m’a transformée. On dit souvent qu’on revient plus fort après un échec. Je pense que c’est à la fois vrai et faux. En revanche, ce qui est certain, c’est qu’on apprend à mieux se connaître, à prendre de meilleures décisions et, au final, à se retrouver au bon endroit.
Chamonix a toujours occupé une place particulière dans le cœur des grimpeurs français. Qu’est-ce que cette étape représente pour toi ?
Chamonix c’est une compétition différente. Déjà notre équipe de France est plus grosse et plus forte. J’aime ça ! Arriver à presque vingt Français sur une étape, ça me porte. Je suis fière d’être dans cette équipe. Et puis il y a beaucoup de monde, il y a les amis, la famille, l’endroit est magique, l’ambiance est parfaite… C’est la classe quoi ! C’est vraiment la vitrine du rêve que l’on se fait plus jeune d’une compétition que l’on veut vivre.
Est-ce que tu t’es fixé un objectif particulier pour cette dernière Coupe du Monde à Chamonix ou est-ce réellement, “plus rien à perdre, plus rien à gagner” comme tu l’écris ?
Sur le papier, je n’ai vraiment plus rien à perdre ni rien à gagner. Ce n’est pas Chamonix qui va changer ma carrière. Je veux surtout m’imprégner de l’énergie de cette compétition, c’est tout ce qui compte. Mon niveau peut me permettre d’aller jusqu’aux phases finales, alors je vais continuer à y croire. Je n’y vais pas pour faire de la figuration non plus. Mais la performance n’est pas mon seul objectif.
Si tu pouvais dessiner le scénario idéal de ce week-end à Chamonix, à quoi ressemblerait-il ?
Une équipe soudée, avec de belles performances des Français. Des voies qui donnent envie de grimper. Avoir confiance en moi et ne pas avoir peur. Me rendre compte que c’est la dernière et être heureuse d’être là. Grimper à mon niveau, me sentir bien dans mes chaussons et me sentir moi-même, au bon endroit.
Si je fais une réponse plus pragmatique : des voies avec des 360, des bidoigts, des genoux et des mouvements de Kilter. Je ne demande que ça ! 😅
Et finalement, il n’y a pas de scénario idéal. J’accepte celui qui arrivera. C’est comme ça que les choses doivent se passer.
Qu’aimerais-tu ressentir en quittant le mur de Chamonix pour la dernière fois ?
De la fierté sur ce que j’ai pu faire et de la confiance sur ce qui m’attends. Et surtout de la reconnaissance pour toutes les personnes qui seront présente à ce moment-là.
Avec le recul, as-tu l’impression d’avoir accompli ce que tu étais venue chercher en Coupe du Monde ?
Oui. J’ai changé ce que je voulais changer. J’ai commencé avec peu de confiance en moi et avec la peur d’être ambitieuse. Je me suis souvent « contentée de ». Avec le recul, je me dis que c’est bête de se mettre des barrières. La plus grande force qui existe, c’est celle des croyances.
Aujourd’hui, je suis de plus en plus combative et de plus en plus forte dans ma tête. Ça, je vais le garder toute ma vie. Les résultats ne sont finalement que le reflet de l’identité que je me suis construite.
Si tu pouvais adresser quelques mots à la Manon qui s’apprête à prendre le départ de sa première Coupe du Monde il y a plus de dix ans, que lui dirais-tu ?
Je lui dirais : « Ne sois pas trop dure envers toi-même. Sois ambitieuse et crois en toi. Tu as la chance de pouvoir vivre tout ça. Ton plus grand adversaire, c’est toi-même. »
En rafale avec Manon Hily ⚡
Ton assureur idéal à Chamonix ?
Romain Desgranges.
La voie que tu n’oublieras jamais ?
Biographie.
Ton plus beau souvenir de carrière ?
Mon podium aux Championnats d’Europe de Munich.
Le plus douloureux ?
Les OQS de Budapest, quand tout s’arrête pour le projet des Jeux Olympiques.
La musique juste avant ton dernier départ ?
Jul – La Faille. Ou alors pas d’écouteurs du tout… pour entendre, je l’espère, Jul avec Rems et Christopher au micro.
Si tu pouvais voler une qualité à une autre grimpeuse ?
Janja Garnbret… Ou carrément être dans son corps, juste pour voir ! 😅
Le repas dont tu rêves après la compétition ?
Une raclette chamoniarde !
Une anecdote de compétition que personne ne connaît ?
Je me suis déjà trompée de jour de départ et j’ai pris le train un jour trop tôt. J’ai oublié mon dossard, mon t-shirt de club, grimpé avec des chaussons troués, sans sac à pof, et je me suis même endormie en isolement avant une finale de Coupe d’Europe jeune… que j’ai gagnée ! Une autre fois, ma mère, qui ne grimpe pas, a donné un conseil de méthode à Nico Januel en pleine compétition. Et elle avait raison… Comme quoi, ça ne sert à rien de vouloir tout optimiser. 😅
Une chose que tu ne regretteras absolument pas après dimanche soir ?
D’avoir tourné cette page, d’avoir vécu cette vie… et d’aller à Céüse.
Une chose qui va te manquer dès lundi matin ?
L’adrénaline.
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