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Interview exclusive : les confidences de Janja Garnbret après son ascension historique de « Bibliographie »

© Coll. Red Bull

« Cette voie m’a obligée à devenir une grimpeuse différente ». Lorsqu’elle évoque « Bibliographie », Janja Garnbret ne parle presque pas de force, de cotation ou de performance. Elle évoque à peine le fait qu’elle soit devenue la deuxième femme de l’Histoire à atteindre le 9b+.

Non, ce qui frappe lorsqu’on écoute la Slovène raconter son aventure, c’est qu’elle revient sans cesse sur un autre sujet : la patience. Une qualité que la meilleure grimpeuse de la planète reconnaît elle-même ne pas posséder naturellement. Pendant près de deux ans, « Bibliographie » l’a obligée à ralentir, à accepter l’échec, à faire confiance au processus et à revenir encore et encore sur la même ligne jusqu’à ce que tout s’aligne enfin.

Quelques jours après son ascension historique à Céüse, Janja Garnbret a accepté de répondre à nos questions. Une interview exclusive dans laquelle elle revient avec beaucoup de sincérité sur cette aventure qui lui a permis de réaliser l’une des plus grandes performances de sa carrière, mais surtout de découvrir une nouvelle façon de grimper.


PlanetGrimpe : Tout au long de ton travail dans « Bibliographie », quel a été le plus grand défi que tu as dû surmonter ?

Janja Garnbret : Ces derniers temps, je me sentais vraiment forte à l’entraînement, donc je savais que j’avais le niveau physique nécessaire pour réussir « Bibliographie ».

Mais le véritable problème, ou plutôt le véritable défi, était surtout mental. Il faut savoir que je suis quelqu’un d’extrêmement impatient : je veux tout, tout de suite ! Pour moi, travailler un projet sur le long terme a toujours été difficile. Ce que j’aime dans l’escalade, c’est que chaque jour apporte quelque chose de nouveau : un nouveau challenge, une nouvelle séance de difficulté, de bloc, peu importe… Chaque journée est différente.

Par le passé, si je ne parvenais pas à faire quelque chose en deux ou trois essais, j’abandonnais et je ne revenais jamais.

Or cette voie demandait énormément d’engagement… Il fallait grimper, essayer, échouer, puis échouer encore, encore et encore jusqu’à réussir. Par le passé, si je ne parvenais pas à faire quelque chose en deux ou trois essais, j’abandonnais et je ne revenais jamais. Mais cette voie m’a obligée à devenir une grimpeuse différente. À m’investir pleinement et à apprendre à être patiente. Lorsque j’ai finalement réussi à être en paix avec la voie, je l’ai enchaînée.

© Coll. Red Bull

Après tous ces essais, qu’as-tu ressenti lorsque tu as finalement réussi la voie ?

Waouh… C’est incroyable ! Honnêtement, c’est très difficile à décrire. Quand le bon moment arrive, tout devient fluide, tout paraît parfait. On ne ressent presque plus ce que l’on est en train de grimper.

Mais lors de tous les essais précédents, il y a tellement de chutes ! On tombe dans le crux, puis plus haut. Rien ne s’aligne vraiment. On commence à se demander : « Est-ce que je vais réussir un jour ? ». Certains jours, on a l’impression que ça va passer très bientôt, puis finalement cela n’arrive pas…

Alors quand ça se produit enfin, c’est une sensation incroyable ! Tu repenses à tout le travail accompli, à tout l’engagement, à toute la patience investie dans ce projet. Pfffiou… c’est un sentiment indescriptible !

Peux-tu nous raconter ton ascension victorieuse ? Que se passait-il dans ta tête pendant cet essai ?

Je me suis échauffée avant d’aller à la falaise, sur un spray wall, puis je suis montée dans « Bibliographie ». Je pensais honnêtement ne faire qu’un simple essai de chauffe. Mais j’étais incroyablement bien… J’étais juste à l’aise dans mes mouvements. Je ne pensais à rien de particulier, j’étais super calme. J’essayais simplement de retrouver des sensations, de réveiller mes doigts (parce que j’avais quand même un peu froid).

Cette voie a allumé quelque chose en moi.

Et puis tout s’est aligné. J’étais très calme mentalement. Je me sentais bien sur les prises, bien physiquement. Mon échauffement s’était très bien passé et je traversais le crux avec beaucoup de facilité. J’essayais malgré tout de ne pas m’emballer. Je me répétais : « Janja ne t’emballe pas, grimpe simplement comme lors d’un essai d’entraînement ». Et c’est exactement ce que j’ai fait. En même temps, j’étais totalement concentrée… Je n’allais pas laisser passer cette occasion ! Pas cette fois. Et surtout, j’étais simplement en train de profiter du moment.

© Coll. Red Bull

Qu’est-ce qui t’a poussée à revenir encore et encore dans « Bibliographie » ?

La grimpe en falaise est très différente de la grimpe en compétition. Je n’ai pas l’habitude de travailler des projets pendant longtemps et je suis encore loin d’être une falaisiste parfaite. Mais cette voie a allumé quelque chose en moi. Elle m’a procuré un sentiment particulier et c’est ce qui m’a donné envie d’y revenir encore et encore.

Si « Bibliographie » t’a changée en tant que grimpeuse, t’a-t-elle également fait grandir en tant que personne ?

Oui, clairement. « Bibliographie » m’a permis de découvrir certaines facettes de moi-même que je ne connaissais pas, notamment en ce qui concerne la patience ! Comme je le disais plus haut, je veux toujours que les choses arrivent immédiatement. Probablement parce que je suis perfectionniste et très ambitieuse. J’ai toujours envie d’accomplir davantage.

Tu peux t’entraîner aussi dur que tu veux, faire tout parfaitement, cela ne garantit pas pour autant la réussite. Car en falaise, on ne contrôle pas tout : la météo, les conditions, la peau, l’énergie… Il faut apprendre à s’adapter, à faire confiance au processus. Cette voie m’a aussi rappelée que l’escalade n’est pas seulement une question de performance ; c’est aussi de la curiosité, de l’exploration, du dépassement de soi et du plaisir de voyager.

Enfin, “Bibliographie” m’a rappelée à quel point il ne faut jamais abandonner ! Il faut continuer à se battre jusqu’au bout. C’est une leçon qui restera en moi pour toujours. Tous ces enseignements, je vais les transposer dans tous les domaines de ma vie, c’est certain.

© Coll. Red Bull

Tu as déclaré : « Peu importe que ce soit une voie d’homme ou une voie de femme, c’est simplement une voie ». Penses-tu que l’escalade féminine entre dans une nouvelle ère où ces distinctions deviennent de moins en moins pertinentes ?

Oui, je pense que nous allons dans cette direction. La voie ne sait pas si tu es un homme ou une femme. Ce qui compte, c’est la manière dont tu résous le défi. Aujourd’hui, nous voyons de plus en plus de femmes grimper à des niveaux qui étaient autrefois considérés comme impossibles ou inaccessibles. C’est extrêmement enthousiasmant. J’espère qu’à l’avenir, l’attention se portera davantage sur la qualité de l’ascension et sur le parcours du grimpeur que sur son genre.

Nous vivons une période passionnante, particulièrement pour l’escalade féminine. Alors il est important de célébrer ces étapes historiques, parce qu’elles inspirent la génération suivante. Elles montrent ce qui est possible, et cette nouvelle génération ira encore plus loin.

L’émotion ressentie après « Bibliographie » était-elle différente de celle d’une victoire en Coupe du Monde ?

Mmmmh… je pense que les émotions sont finalement très similaires. Dans les deux cas, je ressens énormément de joie et de gratitude. Je suis simplement heureuse de pouvoir faire ce que j’aime le plus au monde. La grande différence, c’est qu’en compétition, tu connais immédiatement le résultat. Tu te prépares, tu performes et c’est terminé.

Cette réussite est plus personnelle, parce qu’elle représente aussi une victoire contre un ancien état d’esprit avec lequel je me battais depuis longtemps.

Avec « Bibliographie », le voyage a duré plusieurs années. Il y a eu beaucoup d’incertitudes, de frustration, d’attente des bonnes conditions, de gestion de la peau… et (encore une fois !) un immense apprentissage de la patience. Cette réussite est plus personnelle, parce qu’elle représente aussi une victoire contre un ancien état d’esprit avec lequel je me battais depuis longtemps. J’ai eu l’impression de surmonter un blocage mental lié aux projets à long terme.

© Coll. Red Bull

Quel est ton plus beau souvenir de Céüse qui n’a rien à voir avec l’escalade ?

Céüse possède une atmosphère vraiment particulière. À chaque fois que j’y montais, j’avais l’impression que le temps s’arrêtait. La vie semblait beaucoup plus simple là-haut. Je crois que je me souviendrai autant de cette sensation de calme que de la voie elle-même.

Et puis il y avait tous ces moments passés avec mes amis, toutes ces discussions, tout ce temps partagé avec les personnes que j’aime… Ce sont aussi ces souvenirs qui resteront.

Comment as-tu célébré ton ascension ?

Honnêtement, très simplement. J’ai pris dans mes bras toutes les personnes qui m’ont soutenue pendant cette aventure. J’ai essayé de prendre un moment pour réaliser ce qui venait de se passer et profiter des gens qui avaient suivi tout mon parcours.
Après un projet aussi long, la meilleure célébration était simplement de partager ce moment avec eux.

Le soir, en redescendant de la falaise, nous avons mangé une bonne pizza, bu quelques verres et fait une petite fête. Et surtout, je me suis enfin autorisée à me détendre et à profiter du fait que je n’avais plus besoin de penser au prochain essai dans « Bibliographie ».

© Laurent Girousse

Tu as remporté des Jeux Olympiques, des Championnats du Monde et désormais clippé le relais de « Bibliographie ». Quels rêves reste-t-il encore à Janja Garnbret ?

J’ai encore énormément de rêves. C’est d’ailleurs ce que j’aime le plus dans l’escalade : il y a toujours un nouveau défi. Aujourd’hui, j’ai envie de continuer à explorer mon potentiel en falaise, sans me focaliser sur une cotation particulière. Il existe tellement de voies et de blocs incroyables à travers le monde qui m’inspirent. Plus que les chiffres, j’ai envie de continuer à progresser et à découvrir de nouvelles choses.

Côté compétition, mon regard est déjà tourné vers Los Angeles. Je veux me qualifier pour les Jeux Olympiques de 2028 et tenter d’y défendre mes deux derniers titres.


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