TBA 5 : Rémi Samyn veut faire vibrer les grimpeurs et le public !

© Marc Daviet
Ouvreur international depuis quatorze ans, Rémi Samyn intègre pour la première fois l’équipe d’ouverture du Team Boulder Arena, dont la cinquième édition se tiendra à Paris les 13 et 14 novembre prochains. Séduit par le format par équipes du TBA, il aimerait imaginer des blocs aux styles moins évidents, pour pousser les grimpeurs à débattre sur les tapis. Entre finesse des réglages, exigences physiques du métier et recherche d’émotion, il nous raconte les coulisses de l’ouverture et ses envies pour cette 5ème édition du Team Boulder Arena à Paris.
Peux-tu te présenter pour nos lecteurs qui ne te connaissent pas encore ?
Je m’appelle Rémi Samyn, j’ai 42 ans et j’ai commencé à grimper il y a 30 ans. J’étais athlète, puis entraîneur national des équipes de France, et je suis ouvreur international depuis 14 ans.
Tu es ouvreur international depuis plusieurs années. Comment as-tu vu évoluer l’ouverture au cours de la dernière décennie ?
Sur la dernière décennie, l’ouverture à l’international a évolué à deux niveaux.
D’abord, du point de vue du métier : on demande aux ouvreurs d’être de plus en plus professionnels. D’année en année, nous avons davantage de responsabilités sur les gros événements, et les attentes sont beaucoup plus précises en matière de résultat. Il y a aussi beaucoup de partenaires avec lesquels nous travaillons. Il faut donc énormément développer nos qualités de manager et de coordinateur.
Ensuite, en termes de style d’escalade, c’est essentiellement le curseur de l’intensité qui a monté en début de décennie, avec des blocs de plus en plus durs. Sur les cinq ou six dernières années, il y a aussi les curseurs du risque et de la complexité qui ont augmenté, avec des blocs et des voies proposant une escalade beaucoup plus aléatoire.
Le niveau d’exigence technique a lui aussi beaucoup augmenté sur cette deuxième partie de la décennie. Particulièrement en bloc, où nous avons maintenant des choses très fines.
Ton meilleur et ton pire souvenir en tant qu’ouvreur ?
C’est très difficile d’isoler un seul souvenir, parce qu’il y en a beaucoup en 14 ans à l’international ! Mais si je devais choisir, mon meilleur souvenir serait la finale masculine des championnats du monde à Berne, en 2023. C’était vraiment une finale accomplie, après un marathon d’ouverture qui avait duré presque trois semaines. Nous avons eu à la fois le résultat et le show, et nous avons aussi beaucoup innové, proposé de la nouveauté. C’était une vraie réussite.
Pour le pire souvenir, je dirais la finale masculine de bloc du tournoi de qualification olympique à Budapest, en 2024. Nous avons fait une finale très dure, qui a été très longue à vivre et à regarder. Elle arrivait juste derrière une finale féminine qui avait été extraordinaire. Nous sommes passés de très, très haut dans la joie, la satisfaction et la réussite, à très bas. La chute que nous avons pris en l’espace d’une heure sur ces deux finales a été assez dure à vivre.
Pour imaginer et tester des blocs au plus haut niveau, le métier d’ouvreur demande d’être exigeant physiquement. Quelle place prend l’entraînement dans ton quotidien, et quelles qualités dois-tu entretenir en tant qu’ouvreur ?
L’entraînement occupe une place permanente d’un point de vue mental. Pour pouvoir faire son métier, devoir être physiquement au niveau et rester au contact des meilleurs grimpeurs du monde représente une vraie pression quotidienne. Particulièrement en bloc, c’est très compliqué. C’est donc avant tout une charge mentale. Et concrètement, cela demande de ne pas lâcher son entraînement.
Chacun fait avec ses contraintes. Moi, ayant été père de trois enfants sur les quatre dernières années, ce n’est pas toujours facile de trouver le temps. J’aimerais, à titre personnel, avoir beaucoup plus de temps pour m’entraîner.
Malgré tout, il faut s’entraîner toutes les semaines, faire des choix stratégiques sur les qualités à maintenir, et prévoir dans l’année des cycles de développement pour monter son niveau dans certaines qualités. C’est prenant mentalement et en temps.
Dans l’idéal, il faut rester polyvalent et développer un peu toutes les qualités. En bloc, les trois grands styles sont le physique, la coordination et la technique : il faudrait une piqûre de rappel dans chacun de ces styles, si possible au moins une fois par semaine.
Moi, j’ai choisi de focaliser le développement sur mes points forts. En prenant de l’âge et avec un temps limité, on ne peut pas être performant dans tous les styles. Je cible donc mes qualités physiques, qui sont un point fort de base : les mouvements plutôt à bras, en gainage, ainsi que les mouvements de coordination associés à ce style physique.
C’est un choix ciblé pour rester performant et pouvoir aider l’équipe dans ces styles-là. Il faut aussi accepter que, dans d’autres styles, je vais davantage me reposer sur d’autres profils, d’autres ouvreurs de l’équipe.
Sur une compétition de bloc, tous les blocs sont-ils réussis en amont par au moins un membre de l’équipe d’ouverture ?
Très peu de blocs sont enchaînés. Ce n’est pas que ce serait impossible : je pense qu’au moins 60 % des blocs pourraient être enchaînés. Mais, simplement par manque de temps, nous ne pouvons pas nous permettre de faire des essais en partant du bas jusqu’en haut.
En revanche, pour ce qui est de réaliser tous les mouvements, nous arrivons à avoir entre 90 et 100 % des mouvements effectués par au moins un membre de l’équipe.

© Marc Daviet
Cette année, tu viens renforcer l’équipe d’ouverture du TBA à Paris. Quel regard portais-tu sur l’événement lors des éditions précédentes ?
Ce sera la première fois que j’ouvre sur le TBA. Mon regard sur les éditions précédentes est celui d’un ouvreur très admiratif.
C’est un format très spécial, unique, avec beaucoup d’enjeux et de prises de risques du côté de l’ouverture. Notamment avec ce premier bloc de finale à un essai sec, mais aussi avec le format par équipes et le circuit de qualification allant du bloc le plus facile au plus dur.
Tout ce format génère beaucoup de pression pour les ouvreurs et demande d’être très précis, de viser juste. C’est donc un événement que j’ai toujours suivi avec beaucoup d’intérêt et d’admiration pour le travail des ouvreurs, qui n’ont pas trop le droit à l’erreur.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de rejoindre l’aventure cette année ?
On me l’avait proposé plusieurs fois les années précédentes, mais cela ne coïncidait jamais avec mon calendrier. Cette fois, nous avons réussi à caler cela longtemps à l’avance, et je suis super content de pouvoir participer à cette cinquième édition.
Ce qui m’a donné envie, c’est essentiellement le format, super excitant pour un ouvreur puisqu’il est différent des compétitions habituelles. Et puis l’équipe : je connais cette équipe du TBA. Je sais que ce sont de bons ouvreurs, passionnés et super sympas, avec lesquels nous allons aussi passer un bon moment.
Quelle touche personnelle aimerais-tu apporter à cette édition ?
En finale, comme c’est une compétition par équipes, les grimpeurs choisissent qui va essayer quel bloc. Ils font des choix stratégiques en fonction de leurs styles de prédilection, et chacun va essayer de grimper les blocs dans lesquels il est le plus à l’aise.
J’aimerais créer un peu de confusion là-dedans, avec des blocs hybrides ou des blocs qui, visuellement, laissent planer le doute sur leur style. Que ce ne soient pas des caricatures et que cela crée un petit scénario sur les tapis, entre les grimpeurs, au moment de choisir : « Est-ce que c’est toi qui y va ? Est-ce que c’est moi ? »
C’est un peu comme lorsqu’on doit choisir entre deux paires de chaussons : du souple ou du rigide. Le début serait mieux avec du souple, la fin avec du rigide, et on ne sait finalement pas quel choix faire. J’aimerais créer ce genre de scénario, mais autour des styles et des qualités des grimpeurs.
Quand tu vas imaginer un bloc pour le TBA, par quoi vas-tu commencer ? Un mouvement, une prise, une sensation que tu veux faire vivre aux grimpeurs ou aux spectateurs ?
Je vais commencer par une rencontre entre des prises et une idée, parce que je fonctionne comme ça. Je travaille souvent de manière plutôt intuitive, une fois sur place. Il m’est arrivé d’avoir des idées en amont, mais ce n’est pas mon schéma de prédilection.
Je préfère être sur place, avec les prises et quelques idées en tête, puis choisir laquelle développer. Évidemment, c’est aussi quelque chose qui se fait en équipe. Nous pouvons arriver avec des idées, mais elles évoluent en fonction de celles des autres. Finalement, nous partons parfois sur autre chose, parce qu’il faut proposer des blocs complémentaires.
En résumé, cela passera par une discussion d’équipe, puis je regarderai le matériel disponible pour choisir l’idée que je vais mettre en avant.
Sur ce type d’événement, mon choix va surtout se porter sur ce que nous pouvons faire vivre aux spectateurs. Dans certaines compétitions, nous sacrifions parfois un peu cela pour obtenir un résultat parfait, tel que le demandent les directives. Ici, ce que nous allons faire vivre aux spectateurs, à travers les blocs et les mouvements, je pense que je le mettrai en premier.
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Pour toi, qu’est-ce qui fait qu’un bloc est réussi, aussi bien pour les grimpeurs que pour le public ?
Un bloc réussi, pour moi, c’est un bloc dont on se souvient.
J’ai ce petit dicton que je répète souvent aux équipes : on se souvient du meilleur comme du pire. Évidemment, si on se souvient du pire, c’est difficile de dire que c’est un bloc réussi ! Mais un bloc marque souvent parce qu’il a créé de l’émotion.
Et comme on dit, l’émotion est un marqueur de la mémoire. Pour moi, un bloc réussi est donc un bloc qui crée de l’émotion et, par conséquent, un bloc dont on se souvient.
Qu’est-ce qui distingue le TBA des autres événements sur lesquels tu as travaillé, et comment cela se traduit-il dans l’ouverture ? As-tu des directives particulières pour le TBA ?
Ce qui distingue essentiellement le TBA, c’est son format.
Comme je n’y ai jamais ouvert, ce sont encore des suppositions, mais je pense que cela va me faire retravailler mes schémas habituels d’organisation en tant qu’ouvreur. Ma manière de créer un bloc et de le régler sera forcément différente, puisque le format est différent. C’est, je pense, la principale distinction.
À l’heure où nous parlons, nous n’avons aucune directive particulière. Il y en aura peut-être : quand il y en a, elles arrivent souvent au moment du briefing collectif, la veille de l’ouverture.
Parfois, il n’y en a pas, parce qu’il s’agit aussi de laisser de la liberté aux ouvreurs. Cela peut parfois mal tourner, mais c’est aussi ce qui permet de créer quelque chose d’incroyable.
Y a-t-il un aspect de ton travail que le public ne soupçonne pas lorsqu’il regarde une compétition ?
J’aurais tendance à dire la finesse des réglages. C’est à relativiser, évidemment, parce qu’il y a aussi des ouvreurs dans le public. Mais si nous mettons de côté les personnes qui ont une expérience d’ouverture, je pense que les gens sous-estiment cette finesse.
Tourner une prise de quelques millimètres dans un sens ou dans l’autre peut nous faire passer d’un bloc que tout le monde réussit à un bloc que personne ne réussit. Même les grimpeurs, les compétiteurs, parfois les entraîneurs ou les personnes qui connaissent très bien l’activité sous-estiment fréquemment cette précision.
Quand tu regardes une compétition sur laquelle tu as ouvert, j’imagine que tu ne la vis pas tout à fait comme le public ! Qu’est-ce que tu observes en priorité, et est-ce que tu arrives quand même à profiter du spectacle ?
Je te confirme que je ne la vis pas du tout de la même manière ! Sur les compétitions où je n’ouvre pas, je suis beaucoup plus indulgent. Nous avons bien sûr un œil critique, mais je vois assez souvent le positif. Je sais que ce n’est pas exactement ce que les ouvreurs voulaient, mais je peux trouver le scénario cool.
Quand j’ouvre, je vis la compétition avec beaucoup plus d’exigence envers moi-même. Même si c’est à 80 ou 90 % parfait, j’ai du mal à le savourer tout de suite. Avec le recul, je peux me dire que c’était cool, mais sur le moment, je ne profite pas autant du spectacle.
Nous avions une idée, une volonté, nous voulions un résultat précis et que cela se déroule d’une certaine manière. Comme cela ne se passe jamais exactement comme prévu, j’ai tendance à me focaliser sur la différence entre ce que nous souhaitions et ce que nous avons.
Quand tu es spectateur et que tu ne sais pas ce qui était attendu, tu ne mesures pas en permanence cet écart entre les attentes et la réalité. Quand tu ouvres, tu es tout le temps dans ce calcul, et tu anticipes aussi les blocs suivants. Si les premiers sont trop durs, tu as tendance à penser que les autres le seront aussi, et inversement lorsqu’ils sont trop faciles.
Cette anticipation permanente fait que tu ne vis pas pleinement la finale comme quelqu’un qui la regarde de l’extérieur.
Qu’aimerais-tu entendre de la part des grimpeurs et du public à la fin de cette édition du TBA ?
La première chose, ce serait qu’ils ont eu des sueurs froides ! Que les grimpeurs ont été poussés dans une zone où ils n’étaient jamais allés, qu’ils ont vécu des moments où ils se sont sentis sur le fil.
En tant que compétiteur, je trouve que ce sont vraiment les moments dont on se souvient : quand on est presque en mode miracle, sans savoir comment on a réussi à faire ça. Pour le public, c’est pareil : ce côté un peu miraculeux, un essai venu de nulle part.
La deuxième chose, ce serait qu’ils me disent que c’est passé super vite. Quand cela passe très vite, c’est que c’était excellent, que nous nous sommes amusés. C’est comme un film de deux heures qui donne l’impression d’avoir duré quarante minutes. À l’inverse, quand cela paraît interminable, c’est généralement que nous nous ennuyons et que ce n’est pas réussi.
Un dernier mot à ajouter ?
Nous avons déjà fait un tour très complet, avec des questions super intéressantes et riches, qui m’ont fait me creuser un peu la tête !
Mon dernier mot serait de remercier les médias, tous autant que vous êtes. Nous ne le faisons pas souvent, mais l’engouement autour des événements d’escalade, le fait que tout le monde vibre et qu’on en parle, parfois en bien, parfois en moins bien, c’est aussi grâce aux médias.
Vous êtes là, vous vous intéressez à ce que nous faisons, vous êtes curieux et vous mettez notre travail en avant, que ce soit celui des ouvreurs ou des grimpeurs.
Merci donc pour votre intérêt, votre curiosité et pour la mise en lumière de tous les acteurs d’une belle compétition d’escalade : les grimpeurs, les ouvreurs et tous ceux que j’oublie.