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Deux ans et 105 essais : l’histoire d’Arthur Poindefert dans “Super Crackinette” 9a+

© Timothée Nitschke

Pendant deux ans, la mythique voie de Saint Leger,  “Super Crackinette”, a occupé une place toute particulière dans la vie d’Arthur Poindefert. Le 11 juin dernier, après 105 essais, le jeune grimpeur de 23 ans est finalement venu à bout de cette célèbre ligne.

Un enchaînement qui marque son premier 9a+, mais qui raconte surtout deux années de travail, de frustration et d’obstination. Quelques jours après sa performance, Arthur a accepté de nous dévoiler les coulisses de cette histoire.


Quand Arthur découvre la voie au printemps 2024, il tombe immédiatement sous le charme : « La ligne est située au meilleur endroit de la falaise de Saint-Léger. La vue est magnifique, le rocher superbe, et c’était une voie plutôt dans mon style : très résistante, à doigts et assez courte. Je ne l’ai pas choisie parce qu’elle était réalisable, mais parce qu’elle représentait un tout. »

© Coll. Poindefert

Et sa première montée dans la voie s’avère fructueuse : tous les mouvements cèdent sous ses assauts ! Arthur comprend néanmoins que l’affaire sera sérieuse, mais une petite flamme s’allume en lui : « Je me suis dit : c’est la voie qu’il me faut ! Elle est tellement stylée à grimper ! ». Pourtant, à ce moment-là, il est encore très loin d’imaginer que cette histoire va durer plus de deux ans et nécessiter… 105 essais !

Le paradoxe Arthur Poindefert

Consacrer deux ans à un projet de falaise n’avait pourtant rien d’évident pour Arthur. Guide de haute montagne, membre du GEAN, passionné d’alpinisme, de ski de pente raide, d’ouverture de lignes et de compétition, le jeune homme de 23 ans partage son temps entre une multitude d’activités. Pas vraiment le profil du grimpeur qui passe toutes ses saisons au pied du même projet.

« Baptiste s’arrachait les cheveux pour me planifier mes séances », sourit-il en parlant de son entraîneur, Baptiste Derbhilly.

Entre le travail de guide, les projets en montagne et les périodes de blessure, il a fallu trouver le temps de revenir encore et encore à Saint-Léger. Arthur a fini par adopter une règle assez simple : « Je me suis toujours dit : priorise ce qui est le plus dur à réaliser. »

© Tā Energy

L’entraînement s’organise donc autour des spécificités de “Super Crackinette” : résistance de force, travail sur spray-wall et surtout des dizaines et des dizaines de séances dans la voie en elle-même. « C’est ce qui marchait le mieux pour moi : garder un entraînement pour maintenir la forme et essayer le plus possible la voie en parallèle. »

Le mouvement qui refusait de céder

À l’été 2024, Arthur pense pourtant être sur la bonne voie. Après une trentaine d’essais, il chute tout en haut de la voie. À ce moment-là, difficile d’imaginer qu’il lui faudra encore près de deux ans pour atteindre le relais ! Le problème ne vient même pas du célèbre mono du bas, souvent décrit comme le mouvement le plus dur de la voie.

Le vrai crux pour lui se situe plus haut, dans un mouvement vers une boîte aux lettres située dans la dernière partie. Un mouvement qu’il réussit régulièrement, mais jamais lorsqu’il part du bas.

© Timothée Nitschke

À l’automne 2025, alors qu’il estime être dans la meilleure forme de sa vie, les essais se ressemblent un peu tous… Les sensations sont bonnes, les progrès sont là, mais Arthur chute toujours au même endroit. « J’ai peut-être mis une trentaine d’essais à faire la même chose. Je tombais toujours là ! J’ai envoyé cinquante fois le même message à mon entraîneur : “Je suis encore mieux dans le mouvement de fin, mais ça ne marche quand même pas.” »

Et même lorsque son entraîneur vient passer quelques jours avec lui à la falaise, la voie continue de lui résister. « J’y avais vraiment cru. Mes essais étaient encore meilleurs, mais pour autant ça ne marchait toujours pas. Il y avait une part d’incompréhension en moi. »

Apprendre à attendre

Entre-temps, les blessures s’invitent : syndrome des loges, luxation de l’épaule, rééducation… Plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, sans pouvoir essayer la voie.

À chaque retour à Saint-Léger, Arthur se pose la même question : « J’avais souvent peur d’avoir perdu le feeling de ma grimpe et de faire quelques pas en arrière. Heureusement, le contraire se produisait et je revenais toujours un peu mieux qu’avant. »

Quand on lui demande s’il a parfois pensé que “Super Crackinette” ne tomberait jamais, il s’empresse de répondre : « Non, j’ai toujours su que ça allait marcher. ». Avant de réfléchir quelques secondes et de nuancer : « Enfin, disons que je me suis forcé à le croire ! »

© Timothée Nitschke

Avec le recul, c’est peut-être ce qui l’a le plus marqué dans cette aventure : non pas les 105 essais ou les blessures, mais le fait de revenir encore et encore. « Je ne suis pas des plus patients et ce projet m’a forcé à attendre, revenir, y croire toujours, même après les blessures. »

Le jour où tout s’aligne

Le 11 juin n’était pas censé être un jour particulier… En réalité, Arthur aurait aimé essayer la voie plusieurs mois plus tôt mais sa luxation de l’épaule a repoussé les échéances et sa forme n’est revenue qu’à la fin du mois de mai. Pendant plusieurs semaines, il répète alors le même rituel : depuis Grenoble il fait la route jusqu’à Saint-Léger pour quelques essais en soirée, puis il rentre à la maison.

À ce moment là, j’étais un peu seul dans le processus, car peu de monde était à la falaise début juin à cause des chaleurs.

Dans le même temps, la saison de guide démarre. Ses journées se remplissent et les créneaux pour revenir essayer la voie deviennent de plus en plus rares. Quelques jours avant l’enchaînement, Arthur est au Mont-Blanc avec deux clients. Puis arrive ce qui ressemble à l’une des dernières occasions de grimper dans Super Crackinette avant plusieurs mois.

© Coll. Poindefert

Et la journée commence loin des conditions idéales ! « J’ai fait la route depuis Annecy avec une climatisation qui m’avait lâché. Autant dire que je ne suis pas arrivé hyper frais à la falaise, ni hyper motivé ce coup-là. J’avais un peu l’impression de basculer dans l’acharnement. »

Plutôt que de se jeter dans la voie, il décide de prendre son temps. Deux amis sont sur place, ils discutent, jouent au ping-pong, profitent simplement de la journée. Vers 20 heures, Arthur s’échauffe rapidement sur la poutre installée au pied de la falaise, monte brosser les prises et se lance. Il passe le début de la voie sans difficulté. « Je grimpais vraiment bien dans la voie, mais comme dans plein d’autres essais » explique Arthur.

© Timothée Nitschke

Son run prend alors une autre tournure quand il arrive à ce fameux mouvement vers la boîte aux lettres. Cette fois, il vise juste et réussit à tenir la prise. « C’est seulement en réalisant ce mouv qui m’avait résisté autant de temps que j’ai compris que c’était fait. »

À 21 heures… la journée est terminée ! « C’était assez lunaire. Ma grimpe était nickel, aucun détail ne m’avait échappé. » Après 105 essais, il clippe enfin le relais de “Super Crackinette” !

Et comme souvent dans les belles histoires, une dernière anecdote fait sourire Arthur : « Cinq minutes avant d’enchaîner, je devais expliquer à Thibaut, l’un de mes amis, comment marchait un Grigri ! Je leur parlais de la voie depuis deux ans, c’était leur première fois à la falaise. Ils ont dû se dire que ça ne devait pas être si dur, l’escalade, finalement ! »

Plus qu’un 9a+

Quand on lui demande ce qu’il retient de ces deux années passées dans “Super Crackinette”, Arthur ne parle pas de la cotation ou du fait qu’il s’agisse de son premier 9a+. Il repense surtout au temps passé dans la voie et à ses 105 essais.  D’ailleurs, si Arthur avait l’occasion aujourd’hui de croiser le Arthur du printemps 2024, il sait exactement ce qu’il lui dirait : « Je lui dirais : être tout feu tout flamme peut souvent être contre-productif ! Fais-en moins, mais mieux. »

Puis il éclate de rire. « C’est d’ailleurs ce que je dirais aussi au Arthur de 2026 ! »

Une chose est sûre en revanche : il ne compte pas rester longtemps sans projet.

© Coll. Poindefert

Au mois d’août, il prévoit d’aller essayer une voie difficile à Céüse. Les Drus figurent également au programme, tout comme un éventuel enchaînement de grandes voies avec Baptiste Derbhilly et s’il trouve le temps, l’ouverture d’une nouvelle ligne dans le massif du Mont-Blanc. Bref, les idées ne manquent pas.

Et après deux ans passés dans “Super Crackinette”, il a aussi envie de retrouver quelque chose de plus simple : « Faire des voies un peu moins dures à l’automne. Parce que la réussite, c’est cool aussi ! »


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