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Le pâtissier qui grimpait du 9a, la belle histoire de Vincent Geslain

Vincent Geslain dans le crux final de Burning Love, 9a. Avec la magnifique vue sur le village de Bouilland ©Matthias Paré

Le 23 août dernier, Vincent Geslain s’offrait « Burning Love » son premier 9a sur la falaise du Châtelet (en Côte-d’Or) et faisait revenir la Bourgogne dans le neuvième degré, seize ans après la dernière performance d’ampleur régionale. Alors certes, Vincent n’est pas un pâtissier ordinaire qui se lève à 4h du matin pour commencer ses préparations sucrées, quoique, on a ouï dire que ses jeunes enfants se lèvent très tôt. Il est plutôt du genre à être à 7h au parking de la falaise par temps de canicule. Ses pâtisseries, il les prépare avec sa compagne Inès pour le compte des salles Climbing District (eh oui, c’est eux le succulent marbré au glaçage chocolat). Et puis il y a aussi leur gîte, toujours réservé, dont il faut s’occuper, les deux enfants en bas âge, et une maison à retaper.

Au regard de toutes ces occupations du quotidien qui le tiennent loin des entraînements et des journées de condi en falaise, comment a-t-il pu atteindre cette cotation de très haut niveau encore bien souvent synonyme de professionnalisation ?

Même si son destin n’a pas suivi la recette de l’athlète professionnel, on pense avoir décelé dans l’histoire de Vincent l’ingrédient essentiel des meilleurs grimpeurs, l’acharnement méthodique. Voici l’histoire d’un homme qui n’a jamais lâché, malgré les obstacles météo et obligations familiales, et malgré la voie elle-même qui n’a cessé de se dérober.


Mieux vaut avoir des doigts d’acier pour s’attaquer à Burning Love | © Matthias Paré

Un énième 9a ? Pas si vite…

Une news sur un nouveau 9a, franchement, quel intérêt ? Il en sort toutes les semaines dans l’actualité de l’escalade et Laura Rogora en enchaîne même en guise d’échauffement. Si l’on prend le temps de vous en parler, c’est que derrière, l’histoire est belle.

Déjà, il faut vous imaginer au cœur d’une vallée champêtre en plein cœur de la Côte-d’Or, non loin des vins mondialement réputés de Beaune dont elle tire le nom, le pays beaunois.

Ensuite, il s’agit d’un grimpeur amateur. Un père de famille cumulant plusieurs jobs, en train de retaper sa maison, qui enchaîne son tout premier 9a après des années de quête acharnée. Et surtout, il offre au pays beaunois la toute première voie de cette cotation mythique. Depuis l’aire Pierre Duroché et ses ascensions de Blaoum en 2007 (proposé 9a, mais que Nico Pelorson et Lucien Martinez pensent plutôt situer un peu moins dur, après avoir trouvé des méthodes alternatives aux jetés de Pierre) et High Voltage en 2010 (9a à Fixin, une répétition par Brendan Pacquentin), voilà 16 ans que la Côte-d’Or attendait un nouveau représentant de ce niveau.

Vincent sert des dents pour aller d’une prise infâme à une autre prise infâme | © Matthias Paré

Vincent Geslain, portrait d’un champion de l’ordinaire

Vincent est originaire de Paris où il découvre l’escalade en fin de collège. Une révélation immédiate et il atteint rapidement le 8a. Mais cette progression fulgurante a un prix, au club de Massy, on le connaît comme le jeune très fort, mais malheureusement souvent blessé. Quatre poulies déchirées en tout, quatre coups d’arrêt qui freinent une progression qui n’attendait que de s’envoler. Cette capacité à se relever après chaque échec deviendra sa plus grande force et son niveau lui permet d’intégrer un temps la Team Block’Out tout en étant sous-chef de cuisine dans un Palace parisien…

Depuis presque 10 ans, il arpente les falaises côte-d’oriennes en vrai chasseur de croix, parfois accompagné d’autres très forts grimpeurs parisiens comme Antoine Lemaire. Il passe tellement de temps sur ces falaises qu’il a fini par s’installer dans la région avec sa compagne Inès. Depuis, 2 enfants sont arrivés dans le foyer. Alors on aurait pu imaginer tout de suite que le secret de Vincent se trouvait dans la fuite des tâches ménagères et parentales comme pas mal d’hommes savent le faire, mais Inès nous assure qu’il est très présent et ne part pas grimper si la charge parentale n’est pas équilibrée.

Vincent est aussi méthodique dans la vie que sur les parois, les voies les plus dures tombent sous ses assauts, une par une. Farinelli 8c+ et The Wall 8c+ à la Combe à la Vieille, Fausse Alerte 8c (FA par Nico Pelorson, vous connaissez la propension de Nico à coter sévère…), puis sa variante Fausse Alerte via Burning Love 8c+. Un palmarès qui fait de lui un véritable expert du niveau local.

Pour parfaire son entraînement dans une région où le haut niveau trouve peu de quoi se nourrir, Vincent est allé jusqu’à construire lui-même un pan d’escalade et y installer une moonboard. Un outil parfait pour travailler la force des doigts, qualité essentielle pour grimper en Bourgogne, terre de petites prises et de voies exigeantes techniquement.

Ce qui fait vibrer Vincent, c’est de se confronter à ce qui paraît impossible. Plus la tâche est ardue, plus il déploie de motivation. Un aspect que l’on rencontre chez les meilleurs grimpeurs mondiaux. Et après avoir esquivé Burning Love par une, puis 2 variantes, Vincent se lance dans LE projet ultime de la falaise.

La longue ballade musicale de Burning Love | © Matthias Paré

Burning Love, ou l’art de se consumer dans les essais

La voie se compose d’une première partie en 8b très bloc sur un rocher sans grain que l’on termine par le passage d’un toit physique. Une section conti amène à une gestion épuisante de deux inverses en guise de repos avant un final où il faut « avoir l’impression d’être en lévitation », dixit Vincent. Un passage estimé à 7C bloc où la force pure et la résistance vous manque après plus de 35m d’efforts. Depuis un plat immonde main droite, il faut aller décroiser sur un mono index gauche alors que la peau des doigts est déjà charcutée par un bidoigt précédent. Et ne comptez pas sur des bons pieds, il va falloir faire preuve de foi pour engager les mouvements.

Le 1er mai 2026, alors qu’il pense enfin tenir son enchaînement, une prise casse dans le crux final. Le passage devient plus dur, on parle désormais d’un gros 8c+, peut-être plus. Ce qui aurait pu être une fin de récit se transforme en un nouveau défi encore plus excitant pour Vincent.

Mais l’épisode le plus marquant reste celui de la prise polémique début juin 2026 qui aurait démoralisé n’importe qui. Vincent enchaîne enfin la voie, redescend comblé par cette saison de réussites. Il croise alors la moue de Jean-Yves Salin, l’équipeur de la voie, qui lui explique qu’il a utilisé une prise excentrée, apparue par hasard lors d’un nettoyage et qui ne devait pas être intégrée à la ligne originale. En effet, la prise semblait beaucoup trop instable pour supporter la tension d’un grimpeur. Jean-Yves lui suggère de retenter sans cette prise, autrement dit d’oublier l’enchaînement qu’il venait de réaliser. Bien entendu Vincent accepte sans hésiter… pour repartir de zéro sur la ligne telle qu’elle avait été pensée. La prise tombe sans opposer trop de résistance, vu sa fragilité, sous les coups de marteau de Jean-Yves.

Vincent se relance dans le processus sans savoir qu’il va s’infliger une bonne quinzaine de chutes au tout dernier mouvement de la voie. Mettant à rude épreuve sa santé mentale. Mais ses mots résument mieux que quiconque ce qui attise la flamme de sa motivation : « Ce qui fait la différence entre celui qui échoue et celui qui réussit, c’est la persévérance, j’en suis certain, c’est pourquoi je ne compte pas lâcher Burning tant que je ne l’aurais pas faite ! »

Il apprivoise peu à peu ce nouveau final qu’il faut désormais engager sans un bon repos et à force de patience et de confiance dans le processus, il réussit.

Vincent Geslain, un homme qui brûle de passion pour les défis | © Matthias Paré

L’aboutissement et la question de la cotation

Ce 23 août 2026, tout s’aligne enfin. Burning Love tombe, proposée à 9a. Cette proposition est le fruit d’une comparaison extrêmement fine, nourrie par une expérience globale de tout ce que la région peut offrir en très haut niveau ayant lui-même enchaîné la quasi-totalité des références en 8c et 8c+ du coin. Néanmoins il reste lucide sur le jeu des cotations et en attendant que la voie soit répétée il écrit ces mots :
« Les cotations sont totalement subjectives. Personne n’a raison, c’est la majorité qui tranche. Mais la cotation est-elle si importante ? Moi je retiendrai surtout le chemin parcouru, la persévérance, la beauté de cette voie. »

Là où la plupart des grimpeurs prendraient le temps de souffler après un tel accomplissement, Vincent, lui, est déjà reparti au travail sur un projet qui pourrait s’avérer encore plus dur. Cette rigueur d’auto-discipline dit tout de sa manière d’aborder l’escalade, rien n’est donné, tout se construit à force de travail.

Jean-Yves Salin, légende côte-d’orienne | © Matthias Paré

Une quête partagée avec l’équipeur de la voie

Derrière Burning Love, il y a aussi un autre homme, Jean-Yves Salin, équipeur de voies du pays beaunois, que tout le monde ici appelle affectueusement « JeanJean ». Sa quête, depuis des années, était simple à énoncer mais terriblement difficile à réaliser, voir un jour un 9a s’écrire dans son secteur.

Mais Jean-Yves ne façonne pas que des voies, il façonne aussi des grimpeurs. Lorsque Vincent est arrivé dans le pays beaunois, il l’a pris sous son aile. Ensemble, ils ont œuvré pour repousser les limites de l’escalade locale, lui à équiper et penser les lignes, Vincent à les essayer, les retravailler, les habiter.

Il doit y avoir un secret bourguignon pour performer, car même Jean-Yves continue d’enchaîner des 8b à 60 ans, et on ne parle pas de voies continues façon Espagne, mais bien de « pétage » d’arquées minuscules sur un faux vertical et des pieds quasi inexistants.

Un exploit à remettre en perspective

Ce qui frappe dans cette histoire, ce n’est pas tant le 9a en lui-même, c’est la manière dont Vincent l’a atteint. La plupart des enchaînements de cette difficulté sont l’œuvre de grimpeurs dont c’est justement le métier. L’escalade est leur activité principale, leur source de revenus, leur priorité absolue.

Vincent a trouvé le temps de progresser malgré une vie de famille et professionnelle déjà bien remplie, en refusant de sacrifier ni sa famille, ni ses activités professionnelles, ni son ambition. Il est de ceux qu’on pourrait appeler des champions de l’ordinaire. À l’instar de Stéphanie Lo Piccolo, qui à 40 ans et en étant mère de famille, avait elle aussi réussi un exploit comparable. Ces histoires-là sont rares, et c’est précisément ce qui les rend précieuses.

Après l’éco-point, devenu un critère à part entière dans l’évaluation de l’impact environnemental de nos pratiques, faudra-t-il un jour inventer le « parenting-point » ? Une manière de reconnaître que réaliser un 9a en jonglant avec une vie de famille, un emploi et les contraintes du quotidien a une valeur toute particulière, peut-être plus grande encore que la simple performance brute.

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