Rencontre avec Lucile Saurel : « Je ne pensais pas faire une finale de Coupe du Monde »

Coll. Lucile Saurel
Il y a quelques semaines, Lucile Saurel a vécu à Berne la plus belle journée de sa carrière internationale. À 25 ans, la grimpeuse réunionnaise a décroché sa toute première finale en Coupe du Monde de bloc.
Une performance qui pourrait laisser penser à une ascension fulgurante, et pourtant, lorsqu’on prend le temps d’échanger avec elle, on découvre un parcours fait de patience, de travail et de petits progrès accumulés au fil des années.
Rencontre avec une grimpeuse passionnée, qui n’a jamais cessé d’avancer à son rythme.
« Je suis amoureuse de l’escalade. J’aime le mouvement. J’aime grimper. »
Pour commencer, comment est née ta passion pour l’escalade ?
Je viens de l’île de La Réunion et j’ai commencé l’escalade avec mon père, qui m’emmenait grimper dehors en falaise. Ça m’a tout de suite plu et il m’a inscrite en club. Après, j’ai essayé plein de sports avant de revenir à l’escalade au collège grâce à l’UNSS. C’est là que j’ai compris que c’était vraiment le sport dans lequel je me plaisais le plus.
Comment te décrirais-tu comme grimpeuse ?
Je dirais que je suis quelqu’un qui travaille beaucoup. Je pense aussi être assez perfectionniste. Ça peut parfois être un défaut, mais c’est aussi une force parce que j’aime bien faire les choses. Et puis surtout, je suis amoureuse de l’escalade. J’aime le mouvement. J’aime grimper.
« Ce qui me plaît, c’est d’être avec des gens que j’aime bien et de faire le sport que j’aime bien. »
Tu te souviens de ce qui t’a donné envie de faire de la compétition ?
À l’UNSS, j’ai commencé à faire quelques petites compétitions et mon entraîneur m’a dit qu’il fallait que je m’inscrive en club. Je suis donc allée au club compétition d’Austral Roc, à La Réunion.
En fait, ce que j’aime le plus, c’est l’ambiance. Les gens avec qui tu pars en compétition, le groupe, les moments que tu partages… Je crois que ce qui m’a donné envie de faire de la compétition, c’est vraiment d’être avec des gens que j’aime bien tout en faisant le sport que j’aime bien.

© Arthur delicque
Qu’est-ce que tu préfères dans le bloc par rapport aux autres disciplines ?
Ma première discipline en équipe de France, c’était la vitesse. Puis j’ai dérivé vers le bloc parce que je trouve ça hyper varié et que les entraînements ne sont jamais les mêmes.
Et surtout, ce que j’aime bien dans le bloc, c’est que c’est très facile de s’entraîner. Même quand tu es seul, tu peux aller dans une salle et te retrouver à grimper avec des personnes que tu ne connais pas forcément. Et puis j’adore aussi grimper dehors, découvrir de nouveaux endroits, de nouveaux sites de bloc. Je pense qu’au final, c’est le côté entraide et la dimension conviviale du bloc que j’aime vraiment.
« Une finale de Coupe du monde, ça paraissait vraiment inatteignable. »
Quand tu étais jeune, tu te voyais déjà un jour en finale de Coupe du monde ?
Franchement, non. Quand tu commences l’escalade et que tu regardes tes idoles sur le circuit international, ça paraît vraiment très inatteignable. À l’époque, je regardais notamment Anna Stöhr ou encore Cécile Avezou. Je ne me voyais pas du tout faire des finales en Coupe du monde.
Quels souvenirs gardes-tu de tes années jeunes ?
Franchement, j’ai adoré cette période. Quand tu es jeune et que tu fais partie de l’équipe de France, tu vis des moments assez formidables et inoubliables. Il y a un vrai esprit d’équipe et une cohésion qui se créent. Mes meilleurs souvenirs ne sont d’ailleurs pas forcément liés aux résultats, mais plutôt au groupe qui était vraiment génial.
Et les Jeux Olympiques de la Jeunesse de Buenos Aires en 2018 ?
C’était une expérience assez incroyable. Il fallait faire les trois disciplines et ce n’était pas évident parce que je venais davantage de la vitesse que du bloc. Je termine 15e, donc le résultat n’est pas exceptionnel, mais cette expérience reste vraiment inoubliable. Les Jeux, c’est un peu comme chez les grands, mais entre jeunes.

© World Climbing
« J’ai eu une progression plutôt lente. »
Tu termines notamment quatrième des Championnats du monde jeunes en 2019. Tu pensais que la transition vers les seniors serait plus rapide ?
Pas vraiment. Je ne me disais pas que j’allais arriver en Coupe du monde et que tout allait marcher tout de suite.
Il a fallu être assez résiliente et patiente. J’ai eu une progression plutôt lente. Il a fallu s’accrocher sur les petits progrès que je faisais chaque année pour pouvoir continuer.
Beaucoup de grimpeur·euse·s parlent d’un passage jeunes-seniors compliqué. Comment l’as-tu vécu ?
Je pense qu’il faut être patient. Si ça ne marche pas forcément comme on veut dès les premières années seniors, c’est assez normal parce que le gap est quand même assez fort entre les jeunes et les seniors.
Est-ce qu’il y a eu des moments de doute ?
Oui, forcément. Je pense notamment aux Championnats de France de Valence où je termine 21e alors qu’ils prenaient les vingt premières en demi-finale. Je perds alors ma saison internationale.
Ça a été un gros moment de doute. Pendant quelques semaines, j’étais vraiment déçue. Puis je me suis remise au travail. Je pense que c’est aussi grâce à ces échecs que j’ai pu me relever et élever mon niveau après.
« Il faut essayer de kiffer le moment. »
Qu’est-ce qui a le plus évolué chez toi ces dernières saisons ?
J’ai beaucoup travaillé le physique parce qu’avant, j’étais plutôt une grimpeuse technique. J’ai fait énormément de panneau, de no foot… Cette année, j’ai aussi mis en place de la préparation mentale avec l’objectif de gagner en confiance dans ce que je fais en compétition.
Y a-t-il des personnes qui ont joué un rôle important dans ton évolution ?
Il y en a beaucoup. Je pense évidemment à mon copain, Antoine Girard, qui fait de la compétition lui aussi. On s’entraîne bien ensemble et on s’entraide beaucoup. Je pense aussi à mon entraîneur, Kentin Boulay, qui est un vrai point d’appui pour moi. Et puis il y a tous les gens avec qui je m’entraîne et toutes les personnes ressources que j’ai pu rencontrer, y compris en dehors de l’escalade.
C’est important d’avoir des gens qui croient en toi.
Comment arrives-tu à gérer la pression en compétition ?
Ce n’est pas toujours facile et je n’y arrive pas tout le temps. J’essaie de me rappeler que ça reste de l’escalade et que je sais grimper.
Et puis j’essaie de me dire que la Terre va continuer de tourner, que je fasse une bonne ou une mauvaise performance. Les personnes que j’aime m’aimeront toujours. Il faut essayer de s’enlever un peu le poids du résultat et surtout essayer de kiffer le moment.

© Arthur Delicque
« Je n’arrêtais pas de me répéter : c’est ouf. »
À quel moment as-tu commencé à te dire que quelque chose d’énorme était en train de se passer à Berne ?
Pendant mon tour, je ne pensais pas du tout au résultat final. Mon objectif avant les demi-finales, c’était simplement de topper un bloc parce que je n’avais encore jamais réussi à le faire en demi-finale de Coupe du monde.
Quand j’ai flashé le premier bloc, j’étais déjà trop contente. Ensuite, j’ai commencé à regarder les autres grimpeuses passer. Certaines très fortes ne faisaient pas le premier bloc. Puis tu commences à compter et tu te dis qu’il suffit que trois filles ne passent pas devant…
Et là, tu te dis que ça se rapproche.
Quelle a été ton émotion lorsque tu as compris que tu étais en finale ?
Franchement, je n’y croyais pas. Je n’arrêtais pas de me répéter : « C’est ouf. C’est ouf ce qui se passe. »
Après la Chine, où je n’avais même pas passé les demi-finales, je ne m’attendais absolument pas à ça. Même aujourd’hui, je me dis que j’ai réalisé quelque chose de grand.
Une première finale mondiale, ça ressemble à quoi vu de l’intérieur ?
Déjà, tu arrives en iso et d’habitude il y a plein de monde. Là, il n’y a plus que huit personnes. Tu te retrouves avec certaines des meilleures grimpeuses mondiales qui ont déjà disputé énormément de finales. C’est assez impressionnant.
Mais je me suis aussi dit que je n’avais pas volé ma place en finale et que je pouvais faire de belles choses moi aussi. Et puis il y avait le public, ma mère qui était venue me voir, mon coach… C’était vraiment super.
Cette finale change-t-elle quelque chose dans la confiance que tu as en toi ?
Oui, je pense. Ça m’a montré que j’en étais capable et que ce n’était pas impossible. Ça donne beaucoup de confiance et énormément de motivation pour continuer à s’entraîner fort, revivre des moments comme ça et essayer de faire encore mieux par la suite.

© Arthur Delique
« Le niveau féminin s’élève chaque année et c’est génial de voir ça. »
Comment vois-tu le niveau actuel du bloc féminin international ?
J’ai l’impression que chaque année, le niveau s’élève encore. De plus en plus de filles sont très, très fortes. C’est de plus en plus dur, mais c’est aussi ce qui est génial parce que ça nous pousse à devenir meilleures.
Y a-t-il des grimpeuses qui t’inspirent particulièrement ?
Déjà Janja. Elle fait des choses exceptionnelles en compétition comme en falaise. J’ai l’impression qu’elle est très humble et profondément passionnée par son sport. Elle montre que le niveau féminin peut encore être poussé plus loin.
Et puis il y a aussi les grimpeuses de l’équipe de France. Elles m’inspirent énormément. Elles sont toutes très fortes et c’est aussi grâce à elles que mon niveau continue de s’élever parce qu’on se tire vraiment vers le haut et qu’on s’entend toutes très bien.