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Grimpeur·euse·s : sommes-nous devenus prisonniers des cotations ?

© Coll. Arkose pour la photo de fond.

L’escalade n’a jamais autant évolué. Entre l’essor des salles, l’influence des réseaux sociaux et l’évolution des pratiques, notre sport se transforme à grande vitesse. Et dans les discussions entre grimpeur·euse·s, certains sujets reviennent inlassablement : des tendances qui questionnent, des habitudes qui se banalisent, ou des changements que beaucoup constatent sans forcément réussir à mettre des mots dessus.

Alors chez PG, on a décidé de prendre le temps d’explorer ces “non-dits” de l’escalade moderne, à travers cette nouvelle chronique. Ici, pas d’actualité brûlante ni de performance exceptionnelle, mais plutôt des réflexions, des observations, des ressentis que beaucoup de grimpeurs partagent sans toujours les verbaliser.

Après le malaise qu’a révélé la panne de l’application Kilterboard, place à notre rapport à la cotation. Et si cette donnée prenait trop de place dans nos vies de grimpeur·euse·s …?


Il y a une question qui revient sans cesse dans les salles d’escalade. Une question tellement banale qu’on ne la remarque même plus. Pourtant, quand on prend un peu de recul, elle raconte énormément de choses sur notre manière moderne de vivre la grimpe.

“Tu grimpes du combien ?”

Pas : “Qu’est-ce qui te plaît dans l’escalade ?”, ou “Tu grimpes surtout dehors ou en salle ?”. Non. Très vite, la discussion finit par tourner autour d’un chiffre, d’une couleur. Comme si, inconsciemment, la performance était devenue l’information principale permettant de situer quelqu’un dans le milieu.

Et au fond, c’est peut-être ça le véritable sujet : aujourd’hui, dans l’escalade, la cotation est progressivement devenue une identité.

Niveau en grimpe, la nouvelle manière de se définir ?

Dans énormément de sports, la performance occupe évidemment une place importante. Mais en escalade, elle possède quelque chose d’assez particulier, parce qu’elle est omniprésente. On la retrouve partout : sur les carnets de croix, sur les applications, dans les vidéos Instagram, dans les discussions entre grimpeurs, dans les salles, dans les récits de trips. Très vite, le niveau devient une sorte de carte d’identité implicite.

“Lui il fait 7C.”
“Elle elle coche du 8A.”
“C’est un grimpeur de 6B.”

Comme si quelques chiffres suffisaient à résumer une pratique entière, une manière de grimper.

Le plus troublant, c’est qu’on finit parfois nous-mêmes par intégrer cette logique, sans vraiment s’en rendre compte. On ne dit plus simplement “je grimpe”, mais “je fais du 7A”. Comme si le niveau devenait une manière de se définir à l’intérieur du groupe, une façon d’exister dans l’écosystème de l’escalade.

Alors forcément, quand le niveau progresse, cela procure une forme de validation. On se sent plus légitime, plus crédible, parfois même plus “grimpeur”. À l’inverse, lorsque les sensations disparaissent, que le niveau stagne ou baisse après une blessure ou une mauvaise période, quelque chose vacille intérieurement.

Quand chaque séance devient une évaluation personnelle

Et c’est peut-être là que le rapport à la cotation devient plus complexe qu’il n’y paraît.

Parce qu’à partir du moment où le niveau devient une identité, chaque séance peut inconsciemment se transformer en évaluation personnelle. Un bon jour rassure. Un mauvais jour inquiète. Une séance réussie donne confiance. Une séance moyenne peut suffire à remettre en question son état de forme, voire sa valeur de grimpeur. Combien d’entre nous sont rentrés frustrés d’une séance de grimpe, n’ayant pas réussi à enchaîner un bloc “normalement” dans son niveau ?

© 9 degrees

On commence alors à observer des comportements assez révélateurs. Certains grimpeurs refusent presque instinctivement d’essayer des blocs “trop faciles”, comme si cela risquait de renvoyer une mauvaise image. D’autres préfèrent échouer dans un projet très dur plutôt que réussir quelque chose de plus accessible mais moins valorisant symboliquement. Certains annoncent immédiatement la cotation d’un bloc avant même de parler du mouvement, du style ou des sensations qu’il procure. Et beaucoup vivent les blessures non seulement comme une frustration physique, mais aussi comme une perte d’identité temporaire, parce qu’ils sentent que leur “niveau” leur échappe.

Comme si, progressivement, grimper pour une cotation était devenu plus important que grimper tout court.

L’obsession du chiffre

Le plus fascinant, c’est que cette logique reste souvent invisible. Beaucoup de grimpeurs ne se considèrent absolument pas comme obsédés par le niveau. Et pourtant, la cotation influence aujourd’hui énormément de choses : les blocs qu’on choisit, les projets qu’on ose essayer, les séances qu’on considère comme “réussies”, la manière dont on raconte sa journée à ses amis, et parfois même les personnes avec qui on grimpe.

© Ryan Moon

Dans beaucoup de salles, les blocs ne sont plus seulement regardés pour leur ligne ou leur esthétique, mais immédiatement traversés par un filtre mental lié à leur difficulté. On cherche un “bon bloc noir”, un “rouge accessible”, un “bon 7B”. La cotation devient une grille de lecture permanente. Elle structure la pratique presque inconsciemment. Et au fond, c’est logique. Parce qu’une cotation rassure. Elle donne des repères et permet de matérialiser une progression dans une discipline où les sensations sont parfois extrêmement subjectives. En bref, elles offrent quelque chose de très puissant : une impression de contrôle et de lisibilité.

Le problème, c’est qu’à force de tout regarder à travers ce prisme, on finit parfois par oublier pourquoi on grimpe réellement.

Le jour où l’on ne regarde plus les blocs de la même manière

Il suffit d’ailleurs d’une expérience très simple pour s’en rendre compte. Emmenez un grimpeur habitué aux salles modernes dans un vieux pan sans applications, sans cotations visibles, et observez ce qui se passe. Très souvent, quelque chose change immédiatement. Le regard devient hésitant. Comme si le mur perdait soudainement sa grille de lecture habituelle.

Parce qu’au fond, beaucoup d’entre nous ne choisissent plus vraiment les blocs pour leur gestuelle, leur beauté ou leur logique de mouvement. On les choisit pour ce qu’ils représentent symboliquement en termes de niveau. Certains blocs sont immédiatement ignorés parce qu’ils sont “trop faciles”, alors même qu’ils pourraient procurer énormément de plaisir ou proposer des mouvements incroyables. À l’inverse, beaucoup n’osent même pas essayer certaines lignes jugées “trop dures” sur le papier, se privant parfois de mouvements inspirants, de découvertes techniques… et finalement d’une vraie manière de progresser.

© Arkose

Et c’est là qu’apparaît une forme de paradoxe assez moderne : jamais les grimpeurs n’ont eu autant d’outils pour progresser, autant de connaissances sur l’entraînement, autant de données sur leurs performances. Les niveaux moyens explosent, le nombre de salles d’escalade n’a jamais été aussi haut, les séances sont optimisées, analysées, structurées. Pourtant, beaucoup de grimpeurs semblent aussi plus frustrés, plus anxieux, plus insatisfaits qu’avant.

Comme si l’escalade était progressivement passée d’un terrain de jeu à un espace d’évaluation permanente. Un endroit où l’on mesure, où l’on compare.

Alors qu’au départ, grimper était peut-être justement l’inverse : une activité profondément inutile dans le sens le plus beau du terme. Un jeu de mouvement, une exploration, une sensation. Quelque chose qui ne demandait pas forcément à être quantifié pour avoir de la valeur.

© Coll. Mammut

Remettre la cotation à sa place !

Évidemment, le problème n’est pas la cotation elle-même. Les cotations sont utiles. Elles permettent de construire des séances, de choisir des projets, de suivre une progression. Elles sont un repère précieux. Mais lorsqu’elles deviennent la raison pour laquelle on choisit une voie, un partenaire ou même une séance, alors elles cessent de nous guider et commencent à nous enfermer.

Les cotations font partie intégrante de la culture de l’escalade et il serait absurde de vouloir les supprimer. Mais peut-être qu’il faudrait réussir, de temps en temps, à les remettre à leur place : celle d’un outil, et non d’une identité.

Parce qu’au fond, un grimpeur ne se résume jamais à un chiffre. Il y a ceux qui aiment les mouvements étranges, ceux qui adorent les dalles, ceux qui passent des heures à comprendre un détail technique, ceux qui grimpent surtout pour partager des moments avec leurs amis, ceux qui aiment simplement bouger sur un mur sans autre objectif que le plaisir du mouvement.

© 9 degrees

Et peut-être qu’une partie du malaise moderne de l’escalade vient justement de là : on a parfois oublié que la valeur d’une séance ne dépend pas uniquement du niveau du bloc coché.

Alors peut-être qu’il faudrait essayer, parfois, de grimper un peu différemment. Choisir une ligne sans regarder sa cotation. S’autoriser à aimer un bloc facile. Revenir à une forme de curiosité plus instinctive, plus libre, moins liée au regard des autres ou à la validation du chiffre.

Juste pour voir ce que ça fait…. Juste pour se rappeler que, bien avant les cotations, il y a déjà tout ce qu’il faut pour aimer grimper ! Allez, faites moi plaisir : essayez ça lors de votre prochaine séance de grimpe !


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Publié le : 02 juin 2026 par Nicolas Mattuzzi

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