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Sans appli, plus de grimpe ? Le véritable malaise que révèle la panne de Kilterboard

© Petr Chodura

Suite à notre article sur la disparition soudaine de l’application Kilterboard, Baptiste, grimpeur originaire de Briançon, nous a contactés pour partager un ressenti. Un regard un peu différent sur ce qui s’est passé.

Dans son message, il ne parle pas de bug, ni de conflit juridique. Il parle plutôt de ce que cette panne a provoqué, concrètement, dans sa salle. De ce moment un peu étrange où, face au mur, plus personne ne savait vraiment quoi faire. Comme si, sans application, une partie de l’essence même de l’escalade (la créativité, le jeu, l’échange, le partage) s’était évaporée.

Car pour lui, cette panne dépasse largement le simple bug ou le conflit juridique. Elle révèle quelque chose de plus profond : une évolution de notre manière de grimper, mais aussi, plus largement, de notre rapport à la pratique. Celui d’une communauté qui, progressivement, ne crée plus vraiment… mais consomme. Qui ne partage plus autant… mais se connecte. Qui ne cherche plus vraiment à comprendre… mais suit.

Un témoignage qui nous a semblé juste et révélateur pour être partagé ici.


Et soudain… plus personne ne sait quoi faire !

L’autre jour, à la salle, quelqu’un a lâché presque en riant : “Bon… on fait quoi maintenant ?”. La Kilterboard était pourtant là, parfaitement fonctionnelle. Le mur était là, les prises étaient les mêmes, l’espace n’avait pas changé. Et pourtant, quelque chose semblait manquer. L’application ne marchait plus… et d’un coup, plus personne ne savait vraiment comment grimper.

Ce moment m’a marqué. Pas tant à cause du bug en lui-même, ni même à cause des données perdues, mais à cause de ce flottement étrange, comme si la pratique avait soudainement perdu son mode d’emploi. Comme si, sans interface, sans téléphone ni application, le mur n’était plus tout à fait le même.

Alors je me suis posé une question toute simple : depuis quand a-t-on besoin d’une application pour grimper ?

Car au fond, rien n’avait disparu. Tout ce qui faisait la richesse de la Kilterboard existait toujours. Et pourtant, une partie de l’expérience semblait s’être évaporée avec l’application. Cela m’a ramené quelques années en arrière. À l’époque où j’ai commencé l’escalade. Une époque (pas si lointaine) où les panneaux étaient simplement recouverts de prises, sans LED, sans téléphone, sans base de données.

On arrivait à la salle, on retrouvait nos potes, on observait le mur, et on inventait. On imaginait un départ, une ligne, une règle du jeu. On grimpait, on ajustait, on partageait. Les blocs naissaient de l’instant, du regard des autres, de l’envie de proposer quelque chose. On se challengeait, on s’amusait. Il y avait une forme de spontanéité, mais aussi une vraie créativité. Une manière d’être acteur de notre pratique, une manière de s’approprier le mur et les prises plutôt que de simplement les parcourir comme on le fait aujourd’hui. La gestuelle faisait réellement partie du jeu.

De la créativité à la consommation, une dérive silencieuse…

Aujourd’hui, la pratique a évolué. Elle s’est structurée, professionnalisée, enrichie aussi. Grâce aux applications, nous avons accès à des milliers de blocs, cotés, validés, classés. On peut suivre sa progression, comparer ses performances, construire des séances précises. Tout est plus lisible, plus efficace.

Mais cette évolution a aussi un revers.

Progressivement, on est passé d’une pratique où l’on créait… à une pratique où l’on consomme. On ouvre une appli, on sélectionne un bloc, on le grimpe, on le valide, puis on passe au suivant. On suit des lignes tracées par d’autres, sans forcément chercher à comprendre pourquoi le mouvement. On s’attache à une cotation affichée avant même d’avoir essayé, comme si elle définissait à elle seule la valeur du bloc.

Le processus est fluide, presque trop. À un point qu’on en oublie qu’il pourrait en être autrement. Et la panne de la Kilterboard est venue rappeler cela de manière brutale. Car ce qui a le plus frappé, ce n’est pas tant l’impossibilité de grimper… mais la difficulté à grimper sans l’application. Comme si, sans cette interface, le mur devenait soudainement en panne, presque vide.

Ce qui a disparu, ce n’est pas le support, ce n’est pas le mur, ce ne sont pas les prises. C’est le cadre.

Cotations, consommation et carnet de croix : quand la grimpe devient un chiffre

Il y a également un autre phénomène, plus discret, et pourtant central dans cette évolution : notre rapport aux cotations.

Aujourd’hui, on ne choisit plus forcément un bloc parce qu’il est beau, parce qu’il intrigue, ou parce qu’une ligne attire le regard. On le choisit parce qu’il correspond à un chiffre. Un 6C. Un 7A. Un 7B+. On filtre par niveau de difficulté, on trie, on organise sa séance autour de cotations, comme on naviguerait dans un catalogue. La ligne passe presque au second plan… Ce qui compte, c’est le niveau affiché, la difficulté qu’il représente et la case qu’il permet de cocher. Et dans ce fonctionnement, il se passe quelque chose d’assez subtil : on ne grimpe plus vraiment pour comprendre un mouvement, mais pour valider un niveau. On consomme des blocs comme des numéros qui s’accumulent.

Cette logique est renforcée par un autre élément devenu incontournable : le carnet de croix numérique. Pour beaucoup de grimpeurs, il est devenu une extension de leur pratique. Il garde trace de tout : les essais, les réussites, le nombre de blocs réussis à la séance, les projets. Il structure donne des repères et matérialise le travail accompli. Mais le jour où ce carnet disparaît, c’est tout un équilibre qui vacille. Ce que la panne de l’application Kilterboard a mis en lumière, ce n’est pas seulement une perte de données, c’est notre attachement à cette trace, comme si grimper ne suffisait plus et qu’il fallait aussi le prouver, l’enregistrer.

Et si on en profitait pour repenser notre manière de grimper ?

La réaction qu’a suscité cette panne est fascinante… Une frustration immédiate, parfois très forte. Des habitués de la salle où je grimpe étaient complètement perdus, désorientés, en colère. Non pas parce qu’ils ne pouvaient plus grimper, mais parce qu’ils ne pouvaient plus retrouver leurs repères. Comme si une partie de leur pratique avait été effacée. Et au fond, c’est peut-être là que réside le véritable sujet. Ces réactions peuvent sembler anodines, mais elles disent beaucoup de notre rapport au numérique. Dans un monde où tout se mesure, où tout se conserve, où tout s’optimise, il devient difficile d’accepter ce qui échappe à la trace.

Mais peut-être que cette panne est aussi une opportunité. Un moment pour prendre du recul et se questionner. Car au fond, grimper reste une activité profondément simple. Un mur, des prises, un corps en mouvement. Et surtout, une infinité de possibilités. Inventer des blocs, ce n’est pas seulement une alternative. C’est une manière de s’approprier le mur, de ressentir les mouvements, de comprendre une gestuelle. C’est aussi une manière de partager, d’échanger, de construire ensemble une expérience. C’est redonner du sens à l’acte de grimper, au-delà de la simple performance ou de la cotation.

Et cette dimension-là s’est un peu effacée, à mesure que les outils se sont perfectionnés. Pourquoi inventer, quand tout est déjà disponible ? Pourquoi chercher, quand tout est déjà structuré ? Pourquoi réfléchir, quand tout est déjà prêt à être consommé ? La panne de la Kilterboard ne fait que révéler cela. Elle met en lumière une forme de dépendance, non pas à la grimpe, mais à l’interface qui l’accompagne. Une dépendance qui dépasse largement l’escalade, et qui reflète aussi la société dans laquelle on évolue aujourd’hui…

Et elle pose une question essentielle : qu’avons-nous gagné… et qu’avons-nous perdu ? Car oui, les applications ont apporté énormément. Mais elles ont aussi, peut-être, déplacé notre manière d’habiter la pratique.

Moins de création. Moins d’improvisation. Moins d’incertitude.
Plus de structure. Plus de contrôle. Plus de consommation rapide.

Alors peut-être que, pour une fois, il faudrait voir cette panne autrement. Non pas comme une frustration, mais comme une invitation. À lever les yeux de l’écran, à regarder ce mur différemment. Et à se souvenir que, bien avant les applications, il y avait déjà tout ce qu’il faut pour grimper.

Et si, au fond, la vraie question n’était pas : “Pourquoi l’application ne marche plus ?” Mais plutôt : “Et si on réapprenait à grimper sans elle ?”


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Publié le : 07 mai 2026 par Nicolas Mattuzzi

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