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“Bibliographie” 9b+ : pourquoi la performance de Janja Garnbret est encore plus impressionnante qu’elle n’en a l’air

- Le 12 juin 2026 -

© Coll. Red Bull

Première femme à enchaîner “Bibliographie” et deuxième grimpeuse de l’Histoire à réussir une voie cotée 9b+, Janja Garnbret a signé l’une des performances les plus marquantes de ces dernières années.

Pourtant, derrière l’exploit historique, une autre réalité se dessine : celle d’une grimpeuse qui semble encore loin d’avoir atteint ses limites en falaise…


Le 6 juin dernier, Janja Garnbret est entrée un peu plus dans l’Histoire de l’escalade. Encore un peu plus ? La Slovène y semble pourtant déjà très confortablement installée. Double championne olympique, multiple championne du monde, 49 victoires en Coupe du Monde… À seulement 27 ans, son palmarès est déjà celui dont rêveraient la plupart des légendes de notre sport.

Et pourtant, l’ascension de “Bibliographie” 9b+ à Céüse a quelque chose de particulier…

Bien sûr, il y a les chiffres. Première femme à clipper le relais de cette voie mythique. Deuxième femme de l’Histoire à réussir un 9b+, après Brooke Raboutou dans “Excalibur”, en avril 2025. Rien que cela suffirait à faire de cette réalisation l’un des événements majeurs de l’année.

© Coll. Red Bull

Mais à mesure que les détails de son projet émergent, on comprend que cette histoire dépasse largement la simple question d’une cotation ou d’une ligne supplémentaire sur un CV déjà exceptionnel. Car plus on regarde le parcours de Janja dans “Bibliographie”, plus une évidence apparaît : cette voie n’a pas seulement révélé le niveau de la Slovène. Elle a surtout révélé sa capacité à apprendre, à s’adapter et à progresser dans un univers qu’elle connaissait finalement assez peu : celui du projet de falaise à très long terme.

Une voie devenue une référence mondiale

Lorsque Alexander Megos réalise la première ascension de “Bibliographie” en août 2020, l’événement fait immédiatement grand bruit. L’Allemand propose alors la cotation de 9c, ce qui ferait de la voie l’une des plus dures du monde.

Un an plus tard, Stefano Ghisolfi signe la deuxième ascension et suggère plutôt 9b+, une proposition désormais largement acceptée. Depuis, “Bibliographie” s’est imposée comme l’une des voies les plus prestigieuses de la planète, au même titre que les grandes lignes qui ont marqué leur époque.

Il faut dire qu’elle a tout pour devenir mythique. Trente-cinq mètres de calcaire parfaitement sculpté dans la mythique falaise de Céüse. Plus de quatre-vingts mouvements. Deux sections particulièrement intenses séparées par un repos relatif, avant une longue bataille jusqu’au relais. Une voie où la résistance et la gestion de l’effort comptent autant que la force brute.

© Coll. Red Bull

À bien des égards, “Bibliographie” ressemble presque à une finale de Coupe du Monde transposée sur le rocher. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’elle a attiré Janja Garnbret.

Pour moi, c’est vraiment génial que Janja ait choisi “Bibliographie” comme premier 9b+. C’est la première ascension dont je suis le plus fier. Voir d’autres grimpeurs de très haut niveau choisir cette voie comme projet me fait très plaisir. La meilleure grimpeuse du monde dans l’une des meilleures voies du monde !

Alex Megos

Le choix d’une voie qui lui ressemble

Lorsque la Slovène commence à travailler la voie à l’automne 2024, quelques semaines après avoir décroché son deuxième titre olympique à Paris, elle ne choisit pas “Bibliographie” par hasard.

À cette époque, Janja vise grand : elle veut se projeter dans l’une des voies les plus dures de la planète, et n’a pas peur de songer au 9c. “Silence” d’Adam Ondra ou “DNA” de Seb Bouin existe déjà, mais aucune ne semble réellement correspondre à son profil. “Silence” est devenue célèbre pour son style atypique, fait de coincements de genoux, de positions inhabituelles et de mouvements extrêmement spécifiques. “DNA” repose davantage sur des qualités morphologiques qui ne correspondent pas forcément aux points forts de la Slovène.

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En revanche, “Bibliographie”, semble presque taillée pour elle. Une voie longue, physique, soutenue, où l’on grimpe sans relâche pendant plusieurs dizaines de mouvements. Une voie où il faut être capable de maintenir un très haut niveau d’intensité pendant plusieurs minutes, exactement comme sur les murs de compétition qu’elle domine depuis plus d’une décennie.

Sur le papier, le mariage paraît évident. Et très vite, les faits vont confirmer cette impression.

Une progression qui surprend !

Dans l’imaginaire collectif, les voies extrêmes sont souvent associées à des années de lutte, à des centaines d’essais et à des mouvements qui résistent pendant des mois.

Cette voie m’a obligée à devenir une grimpeuse différente !

Janja Garnbret

Le projet de Janja dans “Bibliographie” raconte une histoire un peu différente… Dès sa toute première séance dans la voie, la Slovène parvient à résoudre le mouvement le plus difficile. Le célèbre crux, souvent estimé autour du 8B+ bloc, cède presque immédiatement. Elle y chute une fois, puis ne tombera pratiquement plus jamais sur ce passage lorsqu’elle le travaillera isolément. Difficile d’imaginer meilleure entrée en matière…

Les différentes parties de la voie commencent progressivement à s’assembler. Les liaisons deviennent plus longues et les essais plus prometteurs.

© Coll. Red Bull

Puis arrive l’été 2025. À ce moment-là, Janja franchit déjà le crux et poursuit son ascension jusqu’à la dernière section. Elle chute alors à seulement quelques mouvements du relais ! Nous sommes pourtant encore près d’un an avant l’enchaînement.

À partir de là, la question n’est plus vraiment de savoir si elle pourra faire la voie. Tout indique qu’elle possède déjà tout pour le faire. Mais la suite du séjour est perturbée par une vague de chaleur exceptionnelle. « Il faisait beaucoup trop chaud », affirme Janja. « Je n’avais tout simplement pas les conditions nécessaires pour essayer réellement la voie ».

Apprendre à devenir patiente…

Pendant toute sa carrière, Janja Garnbret a évolué dans un environnement où tout va vite. Les compétitions s’enchaînent. Les voies sont découvertes quelques minutes avant le départ. Il faut analyser, comprendre, performer, puis passer immédiatement à la voie suivante, au tour suivant, à la compétition d’après.

Je suis quelqu’un de très impatient. Je veux tout, tout de suite. Probablement parce que je suis perfectionniste, parce que je vise toujours plus haut : j’ai envie d’accomplir encore et encore de nouvelles choses. Mais cette expérience m’a appris que la patience est probablement la qualité la plus importante.

Janja Garnbret

La logique d’un grand projet en falaise est radicalement différente. Il faut accepter de revenir encore et encore sur la même ligne. Accepter que certaines journées soient perdues à cause du vent, de la température, d’une mauvaise peau, ou simplement d’un mauvais ressenti. Accepter que le succès ne dépende pas uniquement du travail fourni.

Pour quelqu’un qui a construit sa carrière sur l’excellence et la maîtrise, l’apprentissage n’a pas toujours été simple. « Je suis quelqu’un de très impatient », confiait-elle après son ascension. « Je veux tout, tout de suite. Cette expérience m’a appris que la patience est probablement la chose la plus importante. »

© Coll. Red Bull

Au fil des saisons, Bibliographie devient alors bien plus qu’une voie difficile. Elle devient une école, où Janja apprend à ralentir, à attendre les bonnes conditions, à ne pas forcer les choses lorsque la falaise n’est pas prête à les offrir. Un apprentissage presque banal pour les spécialistes du rocher, mais relativement nouveau pour une athlète qui a passé l’essentiel de sa vie à s’entraîner sur la résine.

Je n’ai pas l’habitude de travailler des projets pendant longtemps et je suis encore loin d’être une grimpeuse de falaise parfaite. Mais cette voie a allumé quelque chose dans mon cœur…

Janja Garnbret

Le jour où tout s’aligne

Revenue à Céüse au printemps 2026, Garnbret se sent prête. Le 4 juin, elle réalise un essai incroyable où elle chute sur l’avant-dernière prise. Le relais n’a jamais été aussi proche.

Deux jours plus tard, les conditions sont idéales. Et comme souvent dans les grandes histoires de notre sport, l’enchaînement survient presque lorsque l’on cesse de le chercher. « Je pensais simplement faire un essai d’échauffement », expliquera-t-elle plus tard. « Mon esprit était calme. Je profitais simplement du moment sur la voie. Je ne pensais à rien de particulier, j’essayais juste de retrouver les sensations et de sentir les mouvements. »

Après des mois de travail, de frustration, d’attente et de remises en question, les mouvements s’enchaînent avec fluidité. Le crux passe. Les mouvements suivants également. Puis viennent les derniers mètres. Cette fois, rien ne lui échappe… Le relais est enfin clippé !

© Coll. Red Bull

Au total, il lui aura fallu un peu plus de vingt journées de travail et une trentaine d’essais pour venir à bout de la ligne. Une performance remarquablement rapide pour une voie de ce niveau !

Une performance qui ouvre plus de portes qu’elle n’en ferme

L’Histoire retiendra évidemment que Janja Garnbret est devenue la première femme à enchaîner “Bibliographie”. Elle retiendra également qu’elle rejoint le cercle extrêmement restreint des grimpeurs capables d’évoluer dans le 9b+.

Mais ce projet laisse aussi une autre impression. Celle d’une grimpeuse qui, paradoxalement, semblait encore en phase d’apprentissage. Tous ses proches qui ont suivi son aventure à Céüse racontent la même chose : jamais la voie n’a semblé constituer une barrière physique infranchissable. Ce qui manquait, c’était simplement l’expérience propre à ce type de projet, cette compréhension subtile des conditions, du timing et du rythme particulier de la falaise.

© Coll. Red Bull

Et c’est peut-être ce qui rend cette ascension si fascinante. Car la performance de Janja dans “Bibliographie” ne ressemble pas vraiment à l’histoire d’une grimpeuse qui atteint enfin sa limite. Elle ressemble davantage à celle d’une athlète qui découvre un nouvel aspect de son sport… et qui apprend incroyablement vite.

Cette voie m’a demandée énormément d’engagement. Grimper, essayer, échouer, échouer encore, puis échouer à nouveau. Encore et encore, jusqu’à réussir. Par le passé, si je ne parvenais pas à faire une voie en deux ou trois essais, j’abandonnais généralement et je ne revenais jamais. Mais cette voie m’a obligée à devenir une grimpeuse différente. À m’investir pleinement, à être patiente. Au final, le défi était surtout mental.

Janja Garnbret

À 27 ans, Janja Garnbret n’a plus rien à prouver. Mais après “Bibliographie”, une nouvelle question se pose malgré tout : maintenant qu’elle a démontré qu’elle pouvait transférer son extraordinaire domination des compétitions vers l’univers très particulier des projets de falaise, jusqu’où peut-elle réellement aller ?

Pour être honnête, c’est peut-être la partie la plus excitante de toute cette histoire !

© Coll. Red Bull


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