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Laura Pineau : « je choisis à chaque fois des projets qui me font peur »

© Miya Tsudome

Après avoir enchaîné cent grandes voies en Provence au printemps dernier, Laura a mis le cap sur le Brésil pour un projet mûri depuis plusieurs années : ouvrir une nouvelle ligne sur le Pedra Baiana, un big wall de 800 mètres, avec une équipe de grimpeuses spécialement réunie pour l’occasion. Trois mois sur place, un mois et demi à apprendre le portugais avant de partir, cinq personnalités qui ne se connaissaient pas trois semaines plus tôt, une chute de neuf mètres, des rafales à 300 mètres du sol… Dans cet entretien, Laura revient sur la genèse du projet, la constitution de son équipe et cette première ouverture d’un big wall par une équipe 100 % féminine au Brésil.


Laura, comment est né ce projet de big wall au Brésil ?

Il y a deux ou trois ans, au Yosemite, j’ai rencontré un Argentin, Horacio Graton. Il a vu à quel point j’étais passionnée de big walls et de granit, et m’a parlé du Brésil, où il avait vécu. Il avait participé à l’ouverture de la première voie de Pedra Baiana et me disait qu’il restait plein de premières ascensions à faire là-bas.

Depuis, j’avais cette idée en tête : aller vivre une belle expérience au Brésil, apprendre la langue et y rester longtemps, pour une vraie immersion dans la culture. J’y suis finalement restée trois mois, de juin à août, après avoir appris le portugais brésilien pendant un mois et demi avant de partir. Ça a rendu l’expérience tellement plus riche : j’ai pu communiquer avec toutes les personnes que j’ai rencontrées. Je suis très contente d’avoir fait cet effort.

Comment as-tu réuni l’équipe, et quelle place chacune a-t-elle prise dans l’expédition ?

Je voulais vraiment réunir des grimpeuses brésiliennes. Ouvrir un big wall avec une équipe 100 % féminine ne s’était jamais fait au Brésil : ce serait d’autant plus spécial de le faire avec elles. J’aurais facilement pu réunir des Américaines ou des Européennes très fortes en big wall. Nous avons tellement de chance en matière de matériel ; ici, tout coûte deux fois plus cher à cause des taxes d’importation ce qui ne facilite pas le développement de ce genre de projet.

Pour revenir sur l’équipe, il y a d’abord eu Gisely Ferraz, qui est brésilienne et américaine, avec beaucoup d’expérience en big wall et en escalade alpine. On a été co-leaders de l’expédition, et on a chacune appris de l’autre. Jordana Agapito devait aussi venir, mais elle s’est blessée un mois avant le départ : un vrai moment de stress, puisqu’il nous fallait trouver deux nouvelles grimpeuses.

Miya Tsudome, une Américaine rencontrée sur « Wet Lycra Nightmare », faisait aussi partie du noyau initial. On s’était hyper bien entendues, et je savais que, s’il m’arrivait quelque chose, elle saurait me redescendre. Elle était notre réalisatrice, mais aussi une grimpeuse à part entière : elle a ouvert trois longueurs, aidé au hissage et montré les techniques aux deux autres.

Danielle Pinto et Julia Trojan nous ont rejointes à la dernière minute. Dani, instructrice de yoga et d’escalade, rêvait de faire un big wall entre femmes. C’était la présence calme du groupe, toujours souriante et prête à aider. Julia, ingénieure en mécanique en année sabbatique, était un peu notre cerveau technique. Elle avait aussi de l’expérience en rééquipement et nous a beaucoup apporté sur la pose du matériel.

Dani et Julia étaient peut-être un peu moins fortes en escalade, mais je voulais surtout qu’elles soient très motivées : je savais qu’il y aurait énormément de travail en dehors de la pure grimpe. Et c’était exactement leur cas.

© Pedro Paulo

Tu avais très peu d’expérience en ouverture. Comment t’es-tu préparée à ouvrir 800 mètres ?

Je choisis toujours des projets qui me font peur, et celui-ci ne dérogeait pas à la règle. Avant ce voyage, je n’avais ouvert que trois longueurs d’une vingtaine de mètres, en moulinette. Autant dire très peu d’expérience pour se lancer dans l’ouverture d’un big wall entier !

Une semaine avant d’arriver à Nova Belém, un ami brésilien m’a montré comment équiper avec les « negocinho », les crochets utilisés là-bas. Quand je lui ai dit que je n’avais jamais ouvert du bas, il m’a proposé un petit stage improvisé de deux jours. La vie amène parfois les bonnes personnes au bon moment. Je suis arrivée bien plus confiante, avec au moins les bases.

Mes années d’escalade, et surtout les trois dernières à faire beaucoup de big walls avec des professionnels très expérimentés, m’ont aussi donné la confiance nécessaire pour mener à bien cette expédition.

Les premiers temps ont quand même été stressants. On a tenté une première ligne où il n’y avait plus de prises à la troisième longueur. On s’est alors demandé si on allait trouver une voie à ouvrir. Je ne voulais pas d’une voie d’artif, du A0 pur : on voulait vraiment grimper et trouver des passages en libre.

Comment avez-vous pensé l’équipement de cette voie ?

Chaque fois que j’ouvrais une longueur, je me visualisais en train de grimper. On a notamment veillé à ne pas placer les points trop haut. Étant la plus grande de l’équipe, je levais la main le plus haut possible, puis je redescendais le point d’une vingtaine de centimètres, en pensant aux grimpeuses plus petites qui viendraient après nous.

On n’a pas ouvert cette voie pour nous, mais pour toutes celles et ceux qui la grimperont ensuite. Sur les longueurs difficiles, on rapprochait les points ; sur les passages plus faciles, on acceptait quelques run-outs, des moments plus exposés, parce qu’on s’y sentait à l’aise nous-mêmes.

On a essayé d’équiper de la manière la plus juste possible, mais on a fait des erreurs : des points mal placés, parfois juste à côté d’une fissure qu’on n’avait pas vue. Avec 310 ou 320 points posés sur notre premier big wall, il y a forcément eu des ratés. Mais dans l’ensemble, je crois qu’on a fait un travail assez incroyable.

Il fallait aussi nettoyer chaque longueur, parfois en pleine jungle, à la machette. Dans une cheminée en bas du mur, avec Dani, j’ai passé deux heures à dégager la végétation avant même de pouvoir grimper. Un travail vraiment intense.

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À cinq sur une paroi de 800 mètres, comment avez-vous organisé la progression et les nuits ?

Dans mon monde idéal, je pensais qu’on ouvrirait en dormant sur la paroi, sans jamais redescendre. Mais il faut quatre à cinq litres d’eau par personne et par jour, et on a ouvert pendant vingt jours : je te laisse faire le calcul !

On a donc ouvert les deux premiers tiers en fixant des cordes pour redescendre le soir. Ensuite, on est passées à la phase suivante : dormir sur le mur pendant quatre nuits pour rejoindre le sommet. On avait trouvé une vire magnifique à 300, 350 mètres, avec assez de place pour cinq, et installé des points pour les portaledges un peu plus haut. On y a vécu assez confortablement.

Le deuxième jour passé sur la paroi, on est montées de trois cents à huit cents mètres, en ouvrant les deux cents derniers mètres d’escalade en une seule fois. Lever à 4h30, départ en jumar vers 5h30, et arrivée au sommet à 16h30, pour ce qui restera peut-être le plus beau coucher de soleil de nos vies. Le 3eme et le 4eme  jour, on a continué à essayer d’enchaîner les longueurs dures et on a terminé de nettoyer les parois.

Quelle a été votre plus grosse erreur / frayeur ?

Je pense que la plus grosse erreur a été la mienne, au septième jour. J’ai terminé une longueur que Danielle n’avait pas finie la veille, puis enchaîné sur la suivante. Je suis restée à ouvrir pendant six ou sept heures non-stop, alors que je n’avais pas dormi la nuit précédente. J’étais fatiguée et, sur la dernière heure, vraiment déshydratée.

J’étais arrivée au relais, trois mètres au-dessus de mon dernier point, en équilibre sur un negocinho. Il y avait un petit dévers, et en levant les yeux, mon centre de gravité s’est décalé : je suis partie en arrière, tête la première, et j’ai fait une chute de neuf mètres. Je me suis cogné assez fort le bras et la tête.

Les filles ne pouvaient pas me voir et étaient hyper stressées. J’ai fini par les rassurer à la radio, mais je pleurais, je n’arrivais plus à respirer. C’était probablement la chute la plus violente que j’aie jamais prise. Le casque m’a sauvé la vie. Par chance, je n’ai rien eu de grave : ni commotion ni séquelle. J’ai quand même surveillé les jours suivants.

Après ça, on s’est dit qu’on ne pouvait pas ouvrir pendant six heures d’affilée. Au bout de deux ou trois heures, si ça devenait trop dur, il fallait passer le relais.

© Miya Tsudome

Vous avez aussi été surprises par des bonnes rafales de vent …

Oui, pendant les quatre derniers jours sur le mur. La météo annonçait du nuageux et, potentiellement, quelques minutes de pluie en ville. Après quinze jours à trente degrés sur la paroi, on n’était pas inquiètes.

Vers seize heures, à 300 mètres du sol, il a commencé à pleuvoir. Le temps d’atteindre la vire, c’était devenu une vraie tempête, avec des vents à soixante-cinq kilomètres-heure. Il ne faisait pas froid, on était loin de l’hypothermie, mais je n’avais jamais vécu ça sur un big wall.

Miya, Gisely et moi avions de l’expérience ; Julia et Danielle étaient nettement plus stressées. Elles sont descendues en premier pendant que je sécurisais les sacs. J’ai ensuite aidé Miya et Gisely à finir leur longueur et à redescendre, en laissant les sacs sur place.

Heureusement, on avait des cordes fixes jusqu’en bas : une demi-heure a suffi pour que tout le monde redescende. On est restées calmes. On savait qu’on n’était pas en danger immédiat, mais avec la pluie, la nuit tombée dès dix-sept heures trente et les frontales, une erreur arrive beaucoup plus vite que par grand soleil. On est restées très vigilantes.

La voie s’appelle « Sintonia ». Comment avez-vous construit cette harmonie entre cinq personnes qui se connaissaient peu ?

On s’est hyper bien entendues dès le début, même s’il y a forcément eu quelques petits accrochages : on a vécu à cinq dans la même chambre pendant trois semaines ! Quand on avait des avis différents, on votait ensemble. Dani et Julia s’appuyaient aussi beaucoup sur notre expérience, à Gisely et moi, notamment pour anticiper les besoins sur la paroi.

Dès la deuxième soirée, on a adopté les débriefs quotidiens proposés par Gisely : qu’est-ce qui s’est bien passé, qu’est-ce qu’on peut améliorer ? Ça nous a permis d’être honnêtes, d’exprimer nos émotions et notre fatigue, de dire : « Là, il me faudrait peut-être deux jours de repos. » Cette capacité à être vulnérables entre femmes a vraiment donné une couleur particulière au groupe.

© Pedro Paulo

« Sintonia », c’est cette harmonie entre nous, mais aussi avec la paroi, qui nous a laissé passer. Chaque cordée laissait un débrief vocal à celle du lendemain pour lui expliquer les options. On a suivi notre instinct, et je pense qu’on a ouvert la meilleure ligne possible compte tenu de ce qu’on avait sous les yeux.

Sur un big wall, on ne peut pas se cacher : dans la fatigue, on voit qui arrive à rester calme et à continuer de travailler dur. Personne n’a fait passer son ego avant le projet. Je pense que j’ai gagné quatre amies pour la vie.

Avec Gisely, une journée vers le huitième jour nous a particulièrement rapprochées. Après une semaine à enseigner aux autres, on a pu grimper juste toutes les deux, profiter des longueurs qu’on venait d’ouvrir. Ça a créé un lien fort. Aujourd’hui, c’est une sœur pour la vie.

Après la vitesse au Yosemite et l’endurance en Provence, qu’est-ce que cette aventure t’a demandé de nouveau ?

Surtout de la gestion d’équipe : être leader et penser en permanence à cinq personnes. Avec Gisely, on était responsables de nos cordées. Chaque fois qu’on plaçait une corde ou qu’on laissait un relais, il fallait penser à la façon dont les autres allaient le retrouver, anticiper ce qui pourrait les bloquer.

Ça m’a demandé plus de maturité et beaucoup de patience. Sur la Triple Crown (l’enchaînement de 3 big walls : Le mont Watkins par la face sud, Le Half Dome par la voie « The Regular Northwest Face » et El Capitan par la voie « The Nose ») on avançait de cent mètres toutes les vingt minutes. Là, c’était plutôt soixante mètres en douze heures ! J’ai découvert que j’avais pas mal de patience en réserve et que j’arrivais à rester calme dans les moments compliqués. Pendant la tempête, j’étais même morte de rire, avec l’impression d’être au milieu de l’océan.

Il fallait enseigner les techniques du big wall tout en continuant à avancer et à ouvrir. C’était aussi ce qu’on voulait, Gisely et moi : partager nos connaissances. Avec des grimpeuses aussi expérimentées que nous, on serait allées plus vite, mais cette dimension a rendu l’expédition tellement plus belle. Aujourd’hui, Julia et Dani vont pouvoir transmettre à leur tour et, je l’espère, ouvrir d’autres big walls.

© Pedro Paulo

Est-ce aussi une manière d’encourager davantage de femmes à ouvrir des voies ?

On a besoin de beaucoup plus de femmes ouvreuses. On nous dit souvent que c’est du travail physique et dur, mais nous aussi, on travaille dur ! Personnellement, je n’ai pas trouvé l’équipement particulièrement compliqué.

L’expérience globale est bien sûr difficile et physique : on parle d’un big wall de 800 mètres, pas d’une longueur de trente mètres. Mais j’espère que ce projet et le film qu’on réalise donneront à d’autres femmes l’envie d’équiper dans leur coin. Au Brésil, comme dans d’autres pays, il reste énormément de potentiel.

Les filles ont appris très vite. Même la première longueur équipée par Miya, à cinq cents mètres du sol, était parfaite. Il faut prendre le temps de bien s’expliquer les choses ; on en est toutes capables.

Et quand on ouvre une voie qu’on grimpe ensuite en libre, c’est une immense satisfaction. Voir ses copines grimper ses propres longueurs et se dire que les points sont bien placés, c’est vraiment un bonheur.

Tu passes progressivement de performances historiques à répéter à des aventures que tu inventes. C’est volontaire ?

Oui, totalement. J’ai envie de suivre ma propre voie plutôt que de répéter systématiquement celle des autres. Ouvrir sa propre ligne, avec une équipe aussi belle, m’a passionnée, et je rêve de recommencer. Je continuerai aussi à grimper les voies d’autrui, mais pour l’instant, ce qui m’attire, c’est d’imaginer mes propres aventures.

En travaillant sur moi ces derniers temps, j’ai réalisé que j’étais assez créative, même si je ne peins pas et ne sculpte pas. Cette créativité est dans les idées, les images, la façon d’imaginer et de réaliser un projet ou un film. Aujourd’hui, j’essaie de la nourrir. Ça me passionne, et je vais continuer à ouvrir ma propre voie.

Et maintenant, qu’est-ce qui te fait rêver ?

Il reste plein de projets ! J’ai envie de continuer à voyager, à découvrir des cultures. Apprendre le portugais était déjà un beau défi, alors pourquoi pas une autre langue un jour ?

Mais aujourd’hui, je recherche surtout plus de transmission. Je commence dans une semaine la formation de DE pour devenir encadrante professionnelle d’escalade en extérieur. Cette expérience a un peu changé ma vie : ça m’a donné énormément de bonheur de partager ce que je savais avec Dani et Julia, et de leur donner confiance. Passer le DE pour pouvoir transmettre l’année prochaine, c’est mon grand objectif pour 2026-2027.

J’aimerais enseigner aux femmes comme aux hommes, et peut-être aussi aux plus jeunes, en particulier aux adolescentes. C’est un âge où elles perdent confiance en elles et où beaucoup arrêtent le sport. Si je peux contribuer, même modestement, à ce qu’elles continuent et se sentent bien dans leur corps et dans leur tête, je ferai tout pour ça. C’est un peu ma mission pour la suite.

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Publié le : 07 septembre 2026 par Charles Loury

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