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Trois falaises interdites en Côte-d’Or : entre peur juridique et fragilisation climatique

Le dernier éboulement de la falaise de Cormot au secteur Grenouille

Depuis le 20 juillet, trois falaises côte-d’oriennes, dont l’historique Cormot, sont interdites à l’escalade suite à un arrêté municipal. En cause, le détachement d’une énorme paroi rocheuse, qui a poussé la Mairie de Cormot-Vauchignon à fermer tout accès, escalade comme randonnée, à proximité des trois falaises situées sur les terrains de la commune : Cormot, Baderne et La Réserve.

Une décision radicale qui interroge, simple précaution face à un risque ponctuel, ou signe avant-coureur d’un dérèglement plus profond de nos falaises face au changement climatique ? Sur place, Mairie et grimpeurs travaillent main dans la main pour trouver une issue, et une pétition a été lancée pour montrer à quel point ces sites comptent, bien au-delà de la seule communauté de l’escalade.


L’interdiction d’accès à toutes les falaises de la commune

Les arrêtés d’interdiction, bouclier des mairies contre le risque

Depuis le déconventionnement des falaises par la FFME, les propriétaires de terrain comme les mairies, brandissent des arrêtés d’interdiction par peur des responsabilités en cas d’accidents. Or, depuis le 23 février 2022, la « Loi Falaise » assure que le gardien d’un site n’est plus tenu pour responsable.

Le gardien de l’espace naturel dans lequel s’exerce un sport de nature n’est pas responsable des dommages causés à un pratiquant, sur le fondement du premier alinéa de l’article 1242 du code civil, lorsque ceux-ci résultent de la réalisation d’un risque normal et raisonnablement prévisible inhérent à la pratique sportive considérée.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que la responsabilité de la mairie n’est pas automatiquement engagée si un accident survient dans le cadre normal de la pratique de l’escalade.

Quid alors d’une falaise comme Cormot qui a subi déjà 2 éboulements importants en moins d’un an ? Le risque est avéré, et les grimpeurs locaux eux-mêmes sont moins enclins à se rendre dans certains secteurs. Mais voilà, comment déterminer que certains secteurs sont fiables ? C’est toute la difficulté à laquelle se heurte la Mairie : sans expertise technique lui permettant de distinguer les zones sûres des zones à risque, elle n’a d’autre choix, dans l’immédiat, que d’étendre le doute à l’ensemble de ses falaises. Un arrêté qui n’est donc pas une fin en soi, mais une mesure conservatoire assumée comme telle, en attendant de pouvoir sécuriser les lieux.

La pétition lancée par Patrick Rey, équipeur local infatigable

Une mairie et des grimpeurs du même côté

Car contrairement à ce que la sécheresse d’un arrêté municipal pourrait laisser penser, la commune ne s’est pas contentée de fermer et d’attendre. En l’espace de trois semaines seulement, deux réunions importantes ont été organisées, réunissant élus, équipeurs et représentants du club local. Un rythme qui témoigne d’une volonté réelle d’avancer vite, et d’une écoute qui n’allait pas de soi dans un contexte où beaucoup de communes préfèrent verrouiller le dossier et ne plus en parler.

De ces échanges est née une position commune : ni la Mairie ni les grimpeurs ne peuvent régler seuls une question qui les dépasse largement. Tous deux se tournent désormais vers la Préfecture, pour alerter sur l’urgence de la situation et obtenir un accompagnement, technique comme financier, à la hauteur de l’enjeu. L’objectif est clair : sortir de l’arrêté le plus rapidement possible, mais en le faisant sur des bases solides.

Des falaises témoins de l’histoire de l’escalade, qui mobilisent bien au-delà des grimpeurs

Cormot est une falaise centenaire, en 1940 on recensait déjà 200 voies et aujourd’hui on en compte environ le double. C’est une des écoles d’escalade les plus anciennes de France et encore maintenant, faire ses gammes à Cormot est gage de devenir un grimpeur accompli. Un des premiers 7a de France se trouve dans ce lieu, Le Petit Zig, et à elle seule cette voie permet d’appréhender l’éthique d’une époque. Le premier point est à plus de 5m, et dans le reste de la voie l’équipement vous force à mousquetonner au-dessus des passages techniques. Pas le choix, il faut engager car le mental faisait alors partie intégrante de la difficulté et de la recherche de performance.

Dans les années 2010, l’équipement est remis à jour. Il redynamise le site et lui donne un renouveau à l’échelle nationale. Le « gîte du CAF » dans le village de Vauchignon est alors connu de tous les groupes qui réservent leurs nuits bien méritées dès les beaux jours.

Et puis juste derrière se trouve encore 2 autres falaises avec cette fois des devers immenses. Baderne d’abord, antre de la haute difficulté avec des voies de 50m dont des projets dans le 9 qui attendent d’être libérés. Et enfin La Réserve, la falaise de l’hiver pour nombre de locaux, d’où l’on entend la cascade du bout du monde. C’est aussi la sensation que l’on a en grimpant là-bas, être ailleurs. Des falaises moins exposées au soleil direct que Cormot, ce qui explique en partie pourquoi elles semblent aujourd’hui moins vulnérables aux éboulements, mais l’interdiction, elle, ne fait pas la distinction.

Ces 3 sites avaient fait l’objet d’une mise à jour du topo il y a moins de 1 an car l’équipement y est encore très actif.

C’est précisément ce qu’entend démontrer la pétition lancée par Patrick Rey, équipeur local infatigable. Loin d’être une arme dirigée contre la Mairie, elle vise à donner une visibilité chiffrée à ce que tout le monde pressent sur place : ces falaises et les sentiers qui les entourent ne sont pas le terrain de jeu d’une poignée de grimpeurs. Randonneurs, vététistes, promeneurs du dimanche et simples amoureux de la nature fréquentent ces lieux tout autant. En rassemblant ces voix, la pétition offre un argument concret à la commune comme aux grimpeurs pour appuyer leur demande commune auprès des institutions : ici, la fermeture ne prive pas un club, elle prive tout un territoire.

La falaise de Baderne, gymnase naturel par temps de pluie

Une étude géologique pour sortir de l’impasse ?

La Mairie ne cache d’ailleurs pas son attachement à cette pratique, qui fait aussi vivre le village. Un bâtiment municipal a été rénové pour en faire un gîte pouvant accueillir les groupes de grimpeurs, un investissement aujourd’hui suspendu, en attendant une issue à la situation actuelle.

Afin de garantir la sécurité de chacun, Patrick Rey et d’autres fidèles équipeurs du coin, en accord avec la commune, demandent qu’une étude géologique soit réalisée avant toute réouverture des sites. Une démarche qui semble raisonnable sur le papier, mais qui se heurte à une réalité bien plus complexe sur le terrain. Ce type d’étude, mené par des bureaux spécialisés capables d’évaluer la stabilité de la roche secteur par secteur, représente en effet un coût conséquent, pouvant rapidement grimper à plusieurs dizaines de milliers d’euros selon l’ampleur des falaises à couvrir.

Or, qui doit financer une telle étude ? La question reste en suspens. Le CAF de Chalon-sur-Saône, club d’escalade en charge de l’entretien des falaises du coin, peine à assumer seul une partie de la charge, et une petite commune rurale ne dispose pas davantage d’un tel budget. C’est bien pour cette raison que le dossier remonte aujourd’hui vers la Préfecture.

Cette impasse financière illustre un problème plus large, partagé par d’autres sites d’escalade en France depuis le déconventionnement de la FFME : comment supporter le coût de la sécurisation d’un patrimoine naturel et sportif à la fois précieux et fragile ?

L’imposante partie s’étant détachée de la parois du secteur Grenouille

Thermoclastie et avenir de nos falaises

Mais au-delà de la question juridique, un phénomène naturel pourrait bien être la cause de tous ces éboulements : la thermoclastie. Les falaises calcaires bourguignonnes sont naturellement sensibles à ce processus d’altération physique de la roche causé par les variations de température. Sous l’effet de la chaleur, la roche se dilate et elle se contracte en refroidissant. L’amplitude thermique accrue entre jours caniculaires et nuits plus fraîches, intensifie les contraintes mécaniques sur la roche. Répétés, ces cycles créent des microfissures qui, à terme, fragilisent la structure rocheuse jusqu’à l’effondrement.

A cela s’ajoute une conjonction d’autres facteurs aggravants :

– la dessiccation du sol et de la végétation à cause de la sécheresse : les racines qui stabilisaient certaines parties de la falaise se rétractent ou meurent, réduisant la cohésion.
– le retrait/gonflement des argiles sous-jacentes dont est constituée la Bourgogne. Ce phénomène fragilise les assises rocheuses.

L’autoroute A38 fermée plusieurs jours à cause d’un risque de chute de pierres ©Le Bien Public

Les grimpeurs bourguignons semblent être témoins depuis plusieurs mois du délitement de leurs falaises. Ça et là, les récits racontent un nombre important de chutes de pierres et d’éboulements assourdissants sur plusieurs sites de la région. La falaise de Saffres voyait un pilier important s’effondrer en début d’année, Cormot était déjà victime d’un fort éboulement en décembre 2025 qui n’avait entraîné que la fermeture du secteur touché. L’autoroute A38, aussi appelée la Côte-d’Orienne, avait quant à elle été fermée car les roches de Beaume qui surplombent l’autoroute représentaient un risque important de chute de pierres.

Éboulement d’un pilier sur la falaise de Saffres en octobre 2025

A l’instar des Montagnes que l’on voit s’effondrer de plus en plus souvent, nos falaises de zones non montagneuses sembleraient elles aussi se faire rattraper par le changement climatique. Si une étude géologique venait confirmer cette théorie, ce type d’événement deviendrait plus fréquent sur l’ensemble du territoire à cause de la multiplication des vagues de chaleur et des sécheresses prévue par les scénarios climatiques.

Et maintenant ?

Portée par une mobilisation qui a le mérite d’être unie, le dossier doit désormais trouver des moyens financiers. Mairie, équipeurs, club local et usagers de la nature avancent dans la même direction, obtenir les moyens d’une expertise sérieuse, pour rouvrir ce qui peut l’être, secteur par secteur, sans transiger sur la sécurité. Reste à savoir si les institutions suivront, et à quelle échéance ces falaises chargées d’histoire retrouveront leurs habitués.

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