Depuis quelques semaines, un drôle de frisson traverse le petit monde de l’escalade. Dans les salles on en parle à voix basse. Au Salon de l’Escalade à Paris, le week-end dernier, les murmures se sont transformés en conversations insistantes. Pour cause, une rumeur persistante agite notre communauté : une nouvelle gomme d’escalade, venue… de pneus de Formule 1, serait sur le point de révolutionner notre sport !
Un chausson collé au rocher. Littéralement collé. C’est la vidéo qui a mis le feu aux poudres. Publiée par Rhythm Resole, un ressemeleur américain, elle montre un chausson équipé d’une gomme inconnue, collé contre un rocher. Et il ne bouge pas. Pas d’un millimètre ! La scène a dépassé 1,5 million de vues, choqué des milliers de grimpeurs, et lancé une tempête de débats.
Intrigués, amusés (et un peu dubitatifs)… chez Planetgrimpe, on a voulu comprendre ce qui se cache derrière cette histoire. Alors, on a enquêté et on a trouvé une multitude de réponses à toutes nos questions. Bienvenue dans les coulisses de RAToM, une petite fabrique japonaise qui pourrait bien signer le début d’une nouvelle ère dans la conception des chaussons d’escalade.
RAToM : un outsider venu du pays du Soleil levant
Le marché des gommes d’escalade est un terrain où quelques géants règnent depuis des décennies : Vibram bien sûr, qui équipe notamment LaSportiva et Scarpa avec ces célèbres gommes XS Edge et XS Grip 2, mais aussi Stealth la gomme sous les chaussons 5.10, ou encore Unparallel et quelques acteurs plus discrets. Rien ne semblait pouvoir bousculer cet ordre établi… Jusqu’à RAToM.
Basée au Japon, l’entreprise est née d’une idée un peu folle du président de la marque, un ancien pilote moto pendant plus de vingt ans. Un homme qui connaît par cœur les réactions d’un pneu soumis à des conditions extrêmes, la façon dont il se déforme, chauffe et accroche face à des charges énormes.
C’est cette expérience qui lui a donné l’idée de recycler des pneus de Formule 1 : « Le président de RAToM a passé plus de 20 ans dans la compétition moto. De là lui vient sa compréhension intime de l’adhérence et de la déformation des pneus sous forte charge. Il a commencé à développer lui-même une gomme issue de pneus de course, adaptée à l’escalade », nous explique l’un des dirigeants de RAToM, dans une interview exclusive accordée à Planetgrimpe.
Aujourd’hui, ce matériau a un nom : la GP Rubber. Et cette gomme a fait une arrivée fracassante dans le monde de l’escalade !
Comment fabrique-t-on une gomme de chaussons… à partir de pneus de F1 ?
Autant le dire tout de suite : impossible d’obtenir les détails techniques. RAToM garde bien évidemment son procédé jalousement secret.
Mais ce que l’on sait, c’est que la marque utilise des outils spécifiques pour découper, transformer et affiner les pneus de course. Le processus est complètement nouveau et n’a rien à voir avec celui utilisé pour des gommes classiques. La structure du pneu de Formule 1, conçu pour une adhérence maximale, apporte des propriétés inédites à la gomme d’escalade. « Nous utilisons des outils originaux conçus pour traiter les pneus de course. Le reste du processus reste confidentiel », détaille la marque.
Mais la vraie révolution n’est pas seulement dans la matière première. RAToM propose quatre composés différents, répartis en deux grandes familles : GP1 et GP2.
Les 4 gommes RAToM
- GP1-Soft : la gomme la plus souple et la plus adhérente de la gamme, conçue pour se déformer et « épouser » les moindres aspérités de la surface.
- GP1-Hard : l’option la plus performante de la gamme, conservant la même accroche que la GP1-Soft tout en offrant une meilleure durabilité. Parfaite pour l’escalade en salle comme en extérieur.
- GP2-Hard : la gomme la plus ferme de la série GP, tout en restant légèrement plus souple que celles proposées par les autres fabricants. Elle est pensée pour griffer les petits pieds et offrir davantage de rigidité.
- GP2-Soft : une version plus souple de la GP2-Hard, avec les mêmes caractéristiques de performance, spécialement conçue pour les grimpeurs légers.
Particularité étonnante : RAToM peut intégrer un renfort interne ajustable, permettant d’augmenter la rigidité de la semelle selon les besoins. Sans ce renfort, la gomme excelle en adhérence de surface : dalles, volumes lisses, pieds à plat contre le mur. Avec le renfort, elle devient performante également sur les micro-prises et en falaise. Combinées aux quatre composés, cela permet à chaque gomme d’exceller dans des contextes différents… Une flexibilité technique jamais vue jusqu’ici.

© RAToM
Les tests réalisés montrent que le GP Rubber rivalise (et dépasse) les composés les plus réputés, notamment en adhérence et en constance de friction. “Les pneus de course sont fabriqués via un procédé fondamentalement différent de celui des gommes d’escalade traditionnelles, incluant plusieurs étapes de précision qui influencent directement le comportement du matériau. Ce sont ces différences de fabrication qui expliquent les performances uniques du GP Rubber”, confie RAToM.
La vidéo virale qui a fait basculer la planète grimpe
À l’origine du buzz : Max Fisher, propriétaire de Rhythm Resole à Flagstaff (USA). Un ressemeleur connu et respecté pour son savoir faire. Et désormais, l’homme derrière LA vidéo qui a fait exploser internet.
Chausson posé contre un bout de falaise à la vertical, on lâche et… ça colle ! « Tu te fous de moi ? » La phrase, captée dans la vidéo, résume le choc.
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Fisher est aujourd’hui partenaire officiel de RAToM. Selon lui, plusieurs grimpeurs professionnels utilisent déjà la GP Rubber en secret. Il affirme que la gomme rend bien plus facile les mouvements d’adhérence pieds à plat, « redonne de la texture » à des prises et des volumes lisses, résiste mieux aux températures, et est déjà testée en contexte de compétition.
Le seul frein : la disponibilité et le prix. Car fabriquer cette gomme demande du matériel spécialisé, du temps, et… des pneus de F1, en quantité limitée.
Innovation ou tricherie ? La polémique enfle
Forcément, une telle adhérence pose des questions. Dans les salles, certains grimpeurs parlent déjà “d’artifice”… Les puristes de la dalle crient au scandale : peut-on encore se servir de sa technique si la gomme colle toute seule ?
L’IFSC (qui s’appelle désormais World Climbing) a été interrogée. Et sa réponse n’est pas très claire. Les règles actuelles interdisent tout produit modifiant l’état du mur ou des prises. Mais elles n’interdisent pas les gommes ultraperformantes… Pour qu’un chausson soit considéré comme légal, il doit être « commercialement disponible ». Mais que signifie réellement cette expression si la gomme n’est offerte que via un ressemeleur spécialisé ?
À ce jour, aucune position officielle n’existe. World Climbing surveille, observe, et laisse entendre que les règles pourraient évoluer si un déséquilibre apparaissait.
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RAToM, de son côté, balaie la polémique : “Si quelqu’un qui grimpe pieds nus considère que les chaussons sont une forme d’artifice, alors peut-être que ça l’est. Les chaussons sont des outils, et les porter constitue déjà une forme d’assistance, qu’on le reconnaisse ou non. Nos gommes s’adressent aux grimpeurs qui recherchent une performance constante et souhaitent pratiquer leur sport de manière plus responsable d’un point de vue environnemental. À chacun de juger si ce débat a réellement lieu d’être. »
Pour la marque, le véritable enjeu n’est pas la performance… mais l’écologie.
Un projet durable avant tout ?
C’est sans doute la partie la plus inattendue de cette histoire. À l’origine, GP Rubber n’est pas née pour faciliter l’escalade mais pour recycler un déchet industriel extrêmement complexe à traiter. « La durabilité est la véritable raison d’être du projet. L’adhérence n’est qu’un aspect secondaire. Nous voulons réduire les déchets issus des pneus de course », rappelle RAToM.

© Pirelli
Les pneus de F1 sont produits en nombre limité chaque année, selon le calendrier des courses. Une matière rare, donc, mais aussi hautement technologique, difficilement recyclable et issue d’un milieu où l’innovation est constante. Pour RAToM, c’est donc une opportunité unique de donner une seconde vie à un matériau extrême. “Le réchauffement climatique ne se résoudra pas en quelques années, mais nous espérons sensibiliser et mener des actions concrètes en matière de recyclage, pour que les générations futures puissent vivre dans un environnement plus sûr. Bien que l’on parle beaucoup de GP Rubber à travers le prisme de la performance, sa véritable raison d’être reste la durabilité. L’escalade est intimement liée à la nature, et nous pensons que les grimpeurs devraient se demander si leur matériel reflète cette relation”.
Et maintenant ? Le futur de GP Rubber
RAToM confirme avoir été contacté par plusieurs grandes marques de chaussons. Mais aucun partenariat officiel n’est annoncé. La production reste limitée, les stocks s’épuisent très vite et la distribution, encore artisanale, peine à suivre la demande mondiale. « Avec l’intérêt croissant, nous cherchons à affiner nos composés et mieux comprendre les domaines où chaque gomme performe le mieux. », nous ont-ils confié. Mais une chose est sûre : la vidéo virale n’était qu’un début.
La marque nous l’a dit elle-même : « L’ampleur des réactions du public face à la vidéo de Max Fisher a été un choc total pour toute l’équipe de RAToM. L’adhérence en elle-même ne nous a pas vraiment surpris, ni le président de RAToM Japon d’ailleurs, étant donné son expérience dans le milieu de la course automobile. Mais nous n’aurions jamais imaginé que cela attirerait autant d’attention. »
L’avenir ? GP Rubber continuera d’évoluer au rythme des innovations… des pneus de Formule 1. Oui, vous avez bien lu. Chaque nouvelle saison de F1 pourrait apporter une nouvelle génération de gomme d’escalade : « À mesure que de nouveaux modèles de pneus sont développés, le GP Rubber continuera de s’améliorer et de progresser. Cette évolution permanente est précisément ce qui rend ce projet aussi passionnant », conclut la marque.
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