Sportive de haut niveau en escalade et étudiante : le double projet de Capucine Viglione

© Tim Nicolas Hopf
À 23 ans, Capucine Viglione mène de front deux projets depuis de nombreuses années. D’un côté, l’escalade de vitesse au plus haut niveau : membre de l’équipe de France, actuelle détentrice du record de France et une participation aux Jeux Olympiques de Paris en 2024. De l’autre, un parcours universitaire construit pas à pas jusqu’à une école de commerce grenobloise, avec la volonté de ne pas tout miser sur une carrière sportive, qui, par définition, est incertaine.
Un double projet dont elle nous parle sans complexe, sans le présenter comme un modèle à suivre, mais comme une nécessité personnelle. Une façon pour elle de garder un équilibre pour tenir dans la durée et continuer à avancer.
Ses premiers pas en escalade à l’âge de 5 ans
Capucine découvre l’escalade à l’âge de cinq ans, à Marseille. Une entrée dans le sport presque évidente, par mimétisme familial. « Mon grand frère était inscrit au club, et à force de le suivre, j’ai eu envie d’essayer. » Elle grimpe d’abord en bloc et en difficulté. Rapidement, un élément s’impose à elle : la compétition. « Ça m’a tout de suite plu ! ».
Le choix de la vitesse arrive plus tard, presque par opportunité. Lorsqu’elle déménage en région parisienne, elle s’inscrit au club de Massy et découvre l’existence d’un groupe vitesse compétition. « Je ne faisais pas encore de vitesse, mais j’ai vu qu’il y avait un groupe dédié. Je me suis entraînée quelques mois de mon côté pour pouvoir l’intégrer, parce qu’il fallait quand même avoir un petit niveau. »
En décembre 2015, elle rejoint officiellement ce groupe. Trois mois plus tard, elle participe à ses premiers Championnats de France et monte sur le podium. La suite s’enchaîne très vite. « Trois mois après, j’avais ma première sélection en équipe de France. Depuis, je n’ai jamais arrêté. »
Très tôt, le sport commence à bousculer l’école
Cette ascension rapide a un revers qu’elle n’avait pas anticipé : dès l’adolescence, sport et scolarité entrent en concurrence. « En 2016, j’ai ma première sélection sur un Championnat d’Europe et une Coupe d’Europe. C’est la première fois que je commence à rater des cours pour aller en compétition. » Petit à petit, les absences s’accumulent : compétitions internationales, stages équipe de France, déplacements… « J’avais déjà raté ma rentrée au collège, puis des semaines entières de cours. »
À ce moment-là, rien n’est réellement prévu pour accompagner ce type de parcours. Son collège n’est pas spécialisé et les enseignants peu habitués à ces contraintes. « Dès le collège, ça a commencé à être compliqué de faire comprendre tout ça aux profs. » Avec ses parents, Capucine cherche alors une solution. Ce sera finalement le Pôle France à Voiron pour le lycée. « Les aménagements n’étaient pas incroyables, mais c’était la meilleure option qu’on avait à ce moment-là. »
Adapter sa scolarité sans jamais la mettre complétement de côté
À Voiron, Capucine découvre la vie en internat, en parallèle d’un entraînement quotidien. Une organisation lourde, qu’elle accepte. « J’allais au lycée, puis après les cours j’allais m’entraîner. C’était déjà un sacré compromis. »
Mais après la classe de première, l’envie de changement se fait sentir. « En terminale, j’en avais marre de l’internat, ça me saoulait. » Elle rentre alors en région parisienne et intègre un lycée spécialisé pour sportifs de haut niveau. Cette fois, le cadre fonctionne réellement. « On n’avait cours que le matin, et l’après-midi on pouvait s’entraîner. J’étais avec Solène Moreau, on s’entraînait ensemble. C’était vraiment une super solution. »
Pour la première fois depuis ses années collège, sport et études cessent d’être en opposition permanente.
Après le bac, Capucine fait le choix de continuer les études
À la sortie du lycée, Capucine ne remet pas en question l’idée de poursuivre des études. « J’ai toujours eu envie de faire des études, et en plus j’aime bien ça. » Elle s’inscrit à l’université de Grenoble en DUT GEA. « J’allais en cours le lundi, et le reste de la semaine je préparais mes cours à distance. J’ai validé mon DUT en deux ans. »
Elle intègre ensuite Grenoble École de Management, dans un programme Grande École aménagé pour les sportifs de haut niveau. « J’ai exactement le même diplôme que ceux qui sont en présentiel, sauf que mes cours sont à distance. Ça me permet de m’entraîner, de partir à l’étranger, et de rattraper les cours quand je peux. »
Avec le recul, Capucine identifie clairement ce qui l’a convaincue que ce double projet était possible : les personnes croisées sur son chemin. « J’ai rencontré des gens qui croient vraiment qu’on peut viser l’excellence sportive et scolaire en même temps. C’est eux qui m’ont convaincu que c’était possible. »
Composer avec deux exigences au quotidien
Contrairement à certaines idées reçues, Capucine ne fonctionne pas avec une méthode stricte et figée. « Je n’ai pas vraiment de routines ou de règles non négociables. J’essaie surtout de m’adapter en fonction de l’emploi du temps et de la charge de travail. »
Certaines périodes sont relativement équilibrées. D’autres beaucoup plus tendues, notamment lors des stages. « L’an dernier, pendant un stage, je travaillais de 8h30 à 14h, j’allais à l’entraînement ensuite, et je devais encore travailler mes cours le soir. Et ça pendant six mois. Je sentais que je m’entraînais moins, ça me frustrait énormément. J’étais fatiguée, frustrée, et j’avais l’impression de ne rien faire correctement. »
Quand l’équilibre se fragilise, le sport devient un pilier central
Malgré toutes les adaptations possibles, certaines périodes dépassent toute question d’organisation ou de planning. En 2021, Capucine traverse l’épreuve la plus difficile de sa vie : la perte de son grand frère. « Émotionnellement, ça n’allait pas du tout. J’étais en DUT à ce moment-là, et mes notes ont chuté comme jamais. Je n’arrivais plus à faire les choses correctement. »
Pour la première fois, l’équilibre qu’elle avait patiemment construit s’effondre, aussi bien sur le plan scolaire que personnel.
« Je sentais que l’équilibre n’était plus là, clairement. » Dans cette période, c’est paradoxalement l’escalade qui va jouer un rôle central. « Ce qui m’a sortie la tête de l’eau, honnêtement, ça a été l’entraînement. » S’entraîner avec les autres, retrouver une routine, un cadre, un objectif sportif : autant d’éléments qui vont lui permettre de se reconstruire progressivement. « L’objectif sportif, le fait de m’entraîner avec les copains, ça m’a permis de retrouver un équilibre, y compris scolairement. »
Elle finira par valider son DUT sans encombre, mais cette période marque un tournant. Elle comprend alors que le double projet n’est pas seulement une question d’anticipation de l’après-carrière, mais aussi un levier de résilience, capable de soutenir l’un quand l’autre vacille.
Des décisions parfois difficile à prendre
L’arbitrage le plus délicat intervient début 2024, à l’approche des Jeux Olympiques de Paris. Une période où la pression monte d’un coup, et où l’équilibre jusque-là tenu devient fragile. « À ce moment-là, j’étais tellement stressée par les sélections pour les JO que je n’arrivais plus à travailler efficacement pour les cours. J’étais dans une boucle infernale. »
Capucine finit par prendre une décision difficile : demander à son école de reporter certaines matières. « Je sentais que si je continuais comme ça, j’allais craquer. Ils ont compris que ce n’était pas un caprice, mais que j’en avais vraiment besoin. »
Avec le recul, ce moment marque une prise de conscience importante : le double projet ne peut pas toujours être parfaitement équilibré, et il faut parfois accepter de lâcher sur un front pour ne pas s’épuiser complètement. Pour Capucine, les études restent cependant un pilier essentiel de cet équilibre global. « Quand je fais un entraînement de merde, je rentre chez moi et j’ai autre chose à faire. Je ne ressasse pas l’entraînement toute la soirée. » Un échappatoire mental, mais aussi une projection lucide sur l’avenir. « Je ne vis pas de l’escalade aujourd’hui, et je pense que je n’en vivrai jamais vraiment. Avoir quelque chose à côté, c’est une sécurité. »
Sportive de haut niveau, mais pas seulement…
Lorsqu’elle se présente, Capucine se définit d’abord comme sportive de haut niveau. Un choix qu’elle assume, parce qu’il correspond à sa réalité quotidienne. « C’est là que je passe la majeure partie de mon temps, à l’entraînement, en compétition. C’est l’expérience qui me définit le plus aujourd’hui. » Cette manière de se présenter n’a pourtant rien d’anodin : « J’ai déjà travaillé là-dessus en préparation mentale, sur le fait de ne pas me définir uniquement par le fait d’être sportive de haut niveau. »
Un travail nécessaire pour éviter de tout faire reposer sur l’escalade, surtout lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous. Car pour elle, l’équilibre ne repose pas uniquement sur une bonne organisation du temps, mais aussi sur la capacité à exister autrement que par le sport. « Je suis quand même fière de ce que je fais, donc ça ne me dérange pas de me présenter comme sportive. Mais j’essaie de ne pas me réduire qu’à ça. »
Études et sport de haut niveau : un cadre encore trop fragile selon Capucine
Si Capucine reconnaît aujourd’hui avoir trouvé un équilibre personnel, elle reste lucide sur les limites du système français. « On nous encourage à faire des études, mais concrètement, côté études, ça ne suit pas toujours. Il y a encore trop peu de filières post-bac qui sont compatibles avec un projet sportif de haut niveau. »
Elle cite notamment certaines filières très exigeantes, comme le droit, beaucoup plus difficiles à concilier avec un entraînement quotidien. « J’étais en colocation avec une athlète qui faisait du droit. Ce n’est vraiment pas la même chose. » Selon elle, ce manque d’adaptation pousse de nombreux jeunes à arrêter, parfois très tôt. « Je connais plein de jeunes qui ont arrêté parce que le passage aux études était trop compliqué. »
Un constat qu’elle élargit à la place du sport dans la société française. « Ce n’est pas vraiment dans la mentalité française de se dire que sport de haut niveau et études peuvent être compatibles. »
Un équilibre trouvé, et un horizon clair jusqu’en 2028
Aujourd’hui, Capucine estime avoir trouvé un fonctionnement qui lui correspond. Elle s’entraîne quotidiennement au Pôle France à Voiron, suit ses cours à distance et avance avec un calendrier clair. « Je finis mes études dans un an et demi, et après il y aura les Jeux de Los Angeles. » La fin de carrière viendra plus tard, peut-être après 2028. « Je ne suis pas encore sûre d’arrêter après Los Angeles, mais il y a de grandes chances. »
Avant de conclure, Capucine rappelle qu’elle est loin d’être un cas isolé au sein de l’équipe de France. « Je sais que je ne suis pas la seule en équipe de France à faire des études, et je sais que pour certains, c’est très compliqué. » Puis, à destination des plus jeunes : « À ceux qui hésitent entre continuer le sport ou se lancer dans les études : pourquoi ne pas essayer de faire les deux ? ».


