Solenne Piret : Du Grand Capucin aux Jeux de Los Angeles 2028

© Hugo Clouzeau
Il y a des grimpeuses qui impressionnent par leurs résultats, d’autres par leur engagement, et certaines par leur capacité à faire bouger les lignes. Solenne Piret coche les 3 cases. Quintuple championne du monde de para-escalade dans la catégorie AU2, très solide en bloc extérieur comme en grande voie, elle avance depuis des années sans jamais laisser son agénésie de l’avant-bras droit définir ce qu’elle peut — ou ne peut pas — faire.
À l’occasion de la Winter Edition 2025 de Montagne en Scène, qui dévoile en avant-première Cap ou Pas Cap, le film de Jérôme Tanon consacré à son ascension du Grand Capucin, nous avons pris le temps d’échanger avec elle. L’occasion de revenir sur ce projet mené en tête et en terrain d’aventure, mais également sur son cinquième titre mondial, et sur les Jeux Olympiques de Los Angeles 2028, qui accueilleront pour la première fois le para-escalade.
Un nouveau quotidien avec un seul objectif en tête : les JO
Quand on commence l’entretien en lui demandant comment elle va en ce moment, Solenne ne passe pas par quatre chemins :
« Je reviens doucement. Après les Mondiaux, j’ai fait un break. Là, je bascule en mode JO. Je quitte les Hautes-Alpes pour revenir en région parisienne. »
En une phrase, tout est dit : pour elle, le chemin vers Los Angeles 2028 commence maintenant. Et ce n’est pas un détail logistique, mais un vrai virage. « Tu n’as pas envie d’arriver aux JO en te disant que tu n’as pas tout donné », glisse-t-elle. Le message est clair : les trois prochaines années seront structurées autour d’un objectif unique, et elle entend maîtriser tout ce qui peut l’être.
Ce retour en région parisienne pourrait surprendre pour une grimpeuse qui se construit également dehors, et qui a besoin du rocher pour garder la motivation intacte. À Paris, Solenne trouvera la diversité des salles, la variété des styles, un volume d’entraînement qu’elle ne pouvait pas avoir ailleurs, et surtout une proximité immédiate avec Fontainebleau. « Si je ne grimpais qu’en salle, je perdrais la motive. Bleau me garde en vie dans ma grimpe », nous précise-t-elle.
Et quand on l’interroge sur ce qui l’inspire en ce moment, la réponse file sans hésitation : « Les performances des grimpeuses dehors. Ce qu’elles enchaînent aujourd’hui, c’est incroyable. Ça tire le niveau de tout le monde vers le haut. » Une manière de rappeler que, malgré le cadre olympique qui se construit autour d’elle, elle n’en oublie pas pour autant son amour pour le rocher.
Los Angeles 2028 : un tournant historique pour le para-escalade
Après deux olympiades qui ont mis l’escalade sous le feu des projecteurs, l’intégration du para aux prochains JO s’annonce donc comme un tournant majeur, pour Solenne comme pour la discipline. « Ce qui me permettra de dire que j’ai réussi, médaille ou pas, c’est de me sentir prête. De me dire que je n’ai aucun regret sur les choix faits en amont. Et que le jour J, je sois vraiment dans ma grimpe. » Pour le para-escalade, l’impact est colossal : plus de visibilité, plus de professionnalisation, plus d’engagement des fédérations. Solenne valide cet engouement: « Ça bouge dans le bon sens, clairement. »
Le Grand Capucin : l’envie d’oser vraiment
Avant de se mettre à fond dans les JO, Solenne n’était pas en pause. Parmi ses nombreux projets en falaise, l’un des derniers en date était de gravir la voie des Suisses au Grand Capucin, en tête, en posant elle-même toutes les protections. Un changement complet de posture: « Jusqu’ici, dès que ça devenait dur, je suivais en second. Alors que j’avais le niveau. Là, j’avais envie de prendre la tête pour de vrai. De m’émanciper un peu. »
L’apprentissage du trad n’a pourtant rien eu d’académique. À Squamish, quelques mois plus tôt, une première tentative en terrain d’aventure s’était terminée… en larmes: « la voie n’était juste vraiment pas du tout adaptée, vraiment, je me suis demandée dans quelle galère je m’étais mise avec ce projet. »
Pas rancunière de cette mésaventure, Solenne n’a pas changé de cap pour ses projets : « Pour le Grand Capucin, j’y suis allée à l’audace et au talent », résume-t-elle. Au vu de sa performance, on peut dire que ça lui a plutôt bien réussi, même si l’ascension n’a pas été de tout repos …
Sur le Capucin, la contrainte physique de son avant bras droit était un paramètre essentiel à prendre en compte : impossible parfois pour elle de placer un coinceur avec sa main gauche car aucune préhension ne lui permettait de trouver le bon équilibre avec son bras droit ; elle se retrouve alors parfois dans l’obligation d’avancer coute que coute, sans protection, et l’engagement mental n’en est alors que plus important.
Il faut être sûre d’avoir encore un peu de marge avant de te retrouver dans une situation bancale.
La longueur crux, une fissure évasée encombrée de vieux coinceurs, restera pour elle le passage le plus difficile. « J’ai serré tout ce que j’ai pu. Je n’avais aucune envie de refaire cette longueur. » Malgré cette énorme performance, à la sortie, pas de célébration, pas d’euphorie. Juste une grimpeuse vidée, qui se concentre avant tout sur la descente en rappel avant la nuit. L’émotion viendra plus tard, avec le recul et le sentiment du devoir accompli.
Le tournage : une autre forme de pression
Histoire d’ajouter un peu de piment à ce défi, l’aventure était suivie par une équipe de tournage pour en sortir un film, Cap ou pas Cap, qui n’était pas du tout prévu à la base: c’est en évoquant ses projets avec Cyril Salomon (Montagne en Scène) que tout s’est enclenché. Jérôme Tanon est contacté, s’enthousiasme du projet, et l’aventure démarre.
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce n’est pas la grimpe elle-même qui a généré le plus de stress pour Solenne : « C’était plutôt la logistique. Une équipe, des horaires, des compromis… Ce sont des contraintes supplémentaires » nous confie-t-elle.
Championne du monde 2025 : tout n’est pas si simple
Si en 2024, Solenne brillait (entre autre) par son projet au Grand Capucin, en 2025 elle aura encore marqué les esprits en compétition… Cet automne, elle remportait son cinquième titre mondial à Séoul. Vu de l’extérieur, on pourrait facilement faire le constat d’une forme de domination tranquille. Mais la réalité est tout autre. « Tous les deux ans, tu remets tout en jeu. Le niveau monte, la concurrence aussi, et avec l’arrivée des JO, les moyens augmentent. Rien n’est acquis. »
Elle évoque également le stress qui s’accumule au fil des grands événements, et l’après-compétition qui peut être brutal : « Après un championnat du monde, il m’est déjà arrivé de ne plus vouloir grimper pendant un mois. Tu es rincée. Mais il faut accepter ces phases-là. »
Pour tous les athlètes de haut niveau, il y a le revers de la médaille, invisible pour le public : cycles de charge traumatisants , fatigue, remise en question, périodes où la forme tarde à revenir, et on en passe. Solenne nous le confie sans détour : « Ce n’est pas facile. Je gère mieux qu’avant, mais ce n’est jamais simple. »
Quand lever le pied devient essentiel
De l’extérieur, ces dernières années ressemblent à une course folle pour Solenne Piret : un film, des gros projets en bloc, une grande voie engagée en tête, des titres mondiaux en série. Mais Solenne tempère notre ressenti : « Pour être honnête, il y a quand même pas mal de phases. L’hiver, il ne se passe parfois pas grand-chose, et c’est là que c’est le plus dur mentalement car tu as l’impression qu’il faudrait toujours être dans l’action et les projets. »
Chez les athlètes, l’absence de projet peut être assez déstabilisante. On le remarque d’ailleurs souvent après les gros événements comme les championnats du monde ou les JO où il est difficile de se remettre dans le bain et de se fixer de nouveaux objectifs.
Mais Solenne reste lucide sur ce sujet : la performance ne doit pas être un flux continu, et il faut accepter les cycles et les périodes plus calmes avant de repartir à l’attaque.
Un statut assumé
Quand on lui demande si elle a conscience d’être devenue une figure majeure du para-escalade, elle réfléchit puis répond avec franchise.
« Je pense que c’est un rôle qu’on m’a donné, mais que j’ai un peu cherché aussi, en me professionnalisant, en communiquant. Il ne faut pas faire semblant de tomber du lit. » Cette visibilité, Solenne la considère avant tout comme un levier pour la discipline, pas comme une récompense personnelle.
C’est sur ces mots que notre échange avec Solenne s’est terminé. Une conversation pleine de lucidité, d’envie et d’horizons ouverts. Et quelque chose nous dit que ce que l’on a vu jusque-là n’est qu’un début. Que ce soit à Bleau, en grande voie, en Coupe du Monde ou à Los Angeles, Solenne Piret va encore faire parler d’elle — et surtout inspirer toute une génération de grimpeuses et grimpeurs.


