Quatre ans après le début de la guerre, les Russes et Biélorusses reviennent en compétition internationale… mais à quel prix ?

© World Climbing
Le comité exécutif de la fédération internationale (maintenant appelée World Climbing) a officialisé la levée de la suspension qui frappait depuis mars 2022 les fédérations russe et biélorusse.
Une décision importante, qui intervient quatre ans jour pour jour après le début de la guerre en Ukraine. Mais derrière cette annonce, un dispositif particulièrement encadré, coûteux et juridiquement verrouillé dessine une neutralité bien plus structurée qu’il n’y paraît… On fait le point sur les dessous de cette décision.
Un retour à la normale ? Non… Une réintégration institutionnelle
La suspension avait été prononcée en mars 2022, dans la foulée de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Depuis, aucun grimpeur russe ou biélorusse n’avait pu prendre le départ d’une Coupe du Monde, d’un Championnat du Monde ou des Jeux Olympiques.
Réuni à Turin, le comité exécutif de World Climbing a décidé de réintégrer officiellement les deux fédérations au sein de l’instance internationale. Une lettre de confirmation a été adressée aux présidents respectifs, et l’ensemble des fédérations nationales a été informé de cette décision. Mais elle maintient deux restrictions majeures : participation uniquement sous statut d’Athlète Individuel Neutre (AIN) et interdiction d’organiser des événements internationaux en Russie ou en Biélorussie jusqu’à nouvel ordre. Autrement dit : reconnaissance institutionnelle, mais encadrement sportif strict.

© Climbing Federation of Russia
Un feuilleton qui dure depuis 2023…
Pourtant, la question du retour des Russes et des Biélorusses sur la scène internationale ne date pas d’hier. En 2023, la fédération internationale avait déjà annoncé une possible réintégration des athlètes à partir de 2024, dans la lignée des recommandations du Comité International Olympique. À l’époque, le conseil d’administration de la fédération internationale avait toutefois choisi de repousser sa décision, maintenant l’exclusion en vigueur depuis février 2022, suite à l’invasion de l’Ukraine.
Nous nous en faisions d’ailleurs l’écho dans un article dédié, rappelant que les premières Coupes du Monde 2023 se dérouleraient sans grimpeurs russes, malgré la recommandation du CIO d’autoriser leur retour sous bannière neutre. La situation semblait alors bloquée, notamment en raison des tensions diplomatiques et des menaces de boycott brandies par certains pays, dont l’Ukraine, la Pologne et les États baltes.
Finalement, si les délais initialement évoqués n’ont pas été respectés, la situation vient d’évoluer : les fédérations russe et biélorusse ont vu leur suspension levée par World Climbing, ouvrant la voie à un retour officiel sur le circuit international.

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Une neutralité très encadrée… et très coûteuse !
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la politique concernant les Athlètes Neutres (adoptée le 8 octobre 2025 par le comité exécutif de l’IFSC) ne se limite pas à l’absence de drapeau ou d’hymne. Pour obtenir une licence neutre internationale, un athlète devra :
- signer une déclaration sur l’honneur attestant qu’il ne relève d’aucun critère d’exclusion
- fournir des documents administratifs complets
- obtenir une validation formelle de sa fédération
- se soumettre à une enquête menée par une agence d’investigation indépendante
- être validé par un “Neutral Athlete Advisory Group” composé d’un vice-président de World Climbing, d’un représentant des athlètes et du président de la commission Éthique
- accepter six mois de contrôles antidopage supplémentaires avant toute réadmission
La décision finale appartient au comité exécutif… Et elle est sans appel ! De plus, la licence neutre n’est pas symbolique… Le prix d’entrée est plutôt dissuasif : 1 500 € pour la première tranche et 3 500 € supplémentaires pour financer les contrôles antidopage. Soit 5 000 € au total par athlète. À titre de comparaison, une licence internationale classique coûtait environ 40 € en 2025.

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Un athlète ne pourra obtenir le statut neutre s’il a servi dans l’armée, soutenu publiquement la guerre (y compris via les réseaux sociaux) ou participé activement à la promotion ou au soutien du conflit. La neutralité dépasse donc le simple cadre sportif : elle devient un engagement individuel vérifiable dans la durée. Même une fois admis, l’athlète devra porter une tenue grise unie, sans motif ni symbole, et s’abstenir de toute déclaration interprétable comme un soutien au conflit, y compris en dehors du site de compétition (hôtel, transports, événements officiels).
Des compétitions potentiellement transformées ?
Sur le plan purement sportif, la décision pourrait avoir des conséquences immédiates, notamment en vitesse, discipline historiquement dominée par les Russes sur le circuit international. Même sous bannière AIN, leur retour pourrait redistribuer les cartes dans les tableaux finaux et influencer la dynamique des qualifications olympiques à l’approche de Los Angeles 2028.
Reste une inconnue majeure : combien d’athlètes accepteront les conditions financières et administratives imposées ?
World Climbing avance donc sur une ligne étroite : protéger les grimpeurs, sans blanchir les États. La fédération assume une position d’équilibre : permettre la participation individuelle tout en maintenant des garde-fous stricts et visibles. Déjà en 2024, le président de la fédération, Marco Scolaris, estimait que les athlètes ne devaient pas être punis pour les décisions de leurs gouvernements, tout en reconnaissant le caractère inacceptable de la situation en Ukraine.

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Un précédent plus large que la Russie ?
La politique de neutralité adoptée par World Climbing prévoit qu’une fédération puisse être suspendue ou placée sous statut neutre en cas de conflit armé, de discriminations systémiques ou de situation jugée contraire aux principes d’inclusion.
Dans les faits, seules la Russie et la Biélorussie ont été concernées jusqu’à présent.
C’est pourquoi, lorsque World Climbing annonce la tenue de sa prochaine Assemblée générale 2026 à Riyad, cela soulève une interrogation plus large. En effet, si l’Arabie saoudite est devenue un acteur majeur du sport international grâce aux investissements massifs de son fonds souverain (PIF), le pays fait également l’objet de critiques récurrentes concernant les droits humains.
Dès lors, pourquoi appliquer une politique stricte à certains États, tout en collaborant institutionnellement avec d’autres pays également controversés sur le plan international ? La même question avait été soulevée lors de l’organisation des Neom Beach Games.
Il ne s’agit pas de comparer les situations, mais de questionner la cohérence des règles dans un contexte où sport et politique sont de plus en plus liés.

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Une décision qui fait débat
Si cette question de cohérence se pose au niveau institutionnel, elle s’exprime aussi très concrètement dans les réactions suscitées par cette décision.
Au-delà du cadre réglementaire, la réintégration des athlètes russes et biélorusses a immédiatement déclenché une vague de réactions contrastées sur les réseaux sociaux.
Certains parlent d’une décision « honteuse » ou « écœurante », estimant qu’autoriser un retour alors que la guerre en Ukraine se poursuit envoie un signal incompréhensible. D’autres dénoncent ce manque de cohérence : pourquoi suspendre certains pays et pas d’autres, eux aussi impliqués dans des conflits armés ? Plusieurs évoquent également l’organisation d’événements dans des pays controversés, pointant ce qu’ils considèrent comme un « deux poids, deux mesures » dans la gestion géopolitique du sport. Le choix de tenir la prochaine Assemblée générale à Riyad alimente également les accusations d’ironie ou d’hypocrisie.
À l’inverse, il convient de rappeler que les athlètes ne sont pas nécessairement représentatifs des décisions de leurs gouvernements, et que le statut neutre constitue précisément un compromis visant à individualiser les responsabilités.
Mais des interrogations demeurent : où placer la ligne ? Quels critères retenir ? Faut-il bannir un État, une fédération, un athlète ? Les athlètes doivent-ils payer pour les décisions de leurs gouvernements ?
En réintégrant les fédérations russe et biélorusse tout en imposant un dispositif de neutralité strict et coûteux, World Climbing ne met pas fin au débat. Elle oblige, une fois encore, le monde de l’escalade à se positionner sur une ligne de crête où sport, politique et éthique s’entremêlent bien au-delà des murs de compétition.
Reste à voir comment cette réintégration sous statut neutre influencera la dynamique des compétitions à venir, dans un contexte qui demeure particulièrement sensible.
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