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Le « Bombé Bleu », projet le plus mythique de France, est-il sur le point de tomber ?

© Coll. Legrand

Certaines lignes traversent les années en laissant une empreinte indélébile, jusqu’à s’entourer d’une aura presque mythique. C’est le cas du « Bombé Bleu » de Buoux : un projet qui n’a encore jamais été enchaînée, mais que tout le monde connaît. Les plus grands grimpeurs s’y sont essayés, parfois obsessionnellement, toujours en vain. Trente ans plus tard, la voie tient toujours tête à ceux qui osent la défier.

Pourtant aujourd’hui, un jeune grimpeur de 17 ans pourrait bien écrire la suite de cette légende. Erwan Legrand, fils du multiple champion François Legrand, a récemment publié une vidéo qui a fait l’effet d’un petit séisme dans la communauté : des essais d’une fluidité déconcertante, un premier jeté mythique débloqué… et une chute à seulement quatre mouvements de la fin de la section dure. Une performance jamais vue jusque-là.

 

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La publication de sa vidéo n’est d’ailleurs pas passée inaperçue dans le milieu. De nombreux grimpeurs de haut niveau ont salué la performance d’Erwan, impressionnés par ses essais prometteurs dans l’une des voies les plus exigeantes de France. Même Adam Ondra a tenu à réagir, laissant un message enthousiaste sous la vidéo : « Oh yeess ! Trop content de voir ça ! Allez Erwan! »

Naturellement, nous avons voulu en savoir plus et nous avons posé nos questions à Erwan. Et ce qu’il raconte donne encore plus de relief à ce moment charnière dans l’histoire du « Bombé Bleu ».

Le « Bombé Bleu » : bien plus qu’une simple voie

Situé sur la falaise historique de Buoux, le « Bombé Bleu » a été équipé en 1991 par Marc Le Menestrel, alors au sommet de son art. Même pour lui, enfant prodige de l’époque, la ligne semblait presque venue d’une autre planète : un jeté monstrueux sur bi-doigt, suivi d’une dizaine de mouvements violents sur trous, avant de rejoindre une zone plus facile.

Sur le papier, la cotation se situe quelque part entre 9a+ et 9b, loin des extrêmes modernes. Mais la réalité est toute autre. Le style très spécifique, les bi-doigts coupants, l’aléatoire du premier jeté, les traumatismes sur les tendons… ont stoppé net les élans de grimpeurs parmi les plus solides de leur génération. « Il n’y a pas tant de grimpeurs si forts dans ce style, et lorsqu’on n’est pas habitué, on se fait secouer », affirme Erwan

Ben Moon en avait moulé les prises pour les travailler chez lui. Chris Sharma parlait d’un équipement insuffisant pour réellement tenter les sections. Fred Rouhling, Iker Pou, Stefan Glowacz, Klem Loskot, Nicolas Pelorson, Lucien Martinez, Charles Albert… tous sont venus s’y brûler les doigts. Littéralement.

Charles Albert au travail dans « Le Bombé Bleu » © Coll. Relais Vertical

Le mythe est tel que la voie possède aujourd’hui sa propre page Wikipédia, un honneur rarissime dans le monde de l’escalade. Et voilà qu’en 2025, pour la première fois, quelqu’un semble véritablement capable de la libérer.

Un rêve d’enfant devenu réalisable pour Erwan Legrand

Pour Erwan, le « Bombé Bleu » fait presque partie de son enfance. « J’en entends parler depuis tout petit. » confie-t-il. Buoux, il y a grandi. Ses premiers souvenirs, ses premières émotions en escalade, il les associe à cette falaise.

En septembre 2024, il décide enfin d’aller “voir à quoi ça ressemble”. Deux montées : assez pour réaliser presque tous les mouvements sauf le premier et le dernier crux. Assez surtout pour comprendre que la voie est dans son style, et qu’il peut s’y investir.

J’ai tout de suite compris que je pouvais faire la voie si je m’y attelais sérieusement.

Erwan Legrand

L’hiver suivant, il revient. Et très vite, le possible devient tangible.

© Coll. Legrand

Un premier mouvement d’anthologie

Le départ du « Bombé Bleu » est devenu iconique. Il faut aller chercher un mono main gauche (profond d’une phalange seulement) depuis un bidoigt en inversé, puis jeter hyper loin dans un bi-doigt difficile à viser. Un mouvement évalué par plusieurs bloqueurs à 8A+ / 8B bloc. Erwan confirme : « Le mouvement est très aléatoire et spécifique. Johan Guillaume m’avait dit que si le premier mouvement d’ « Action Direct » vaut 7B, alors celui du « Bombé Bleu » vaut probablement 8B. »

C’est ce même mouvement que, dans sa vidéo, Erwan enchaîne avec une aisance déconcertante. Pieds nus.

Pourquoi pieds nus ?

Le détail a fait réagir. Mais la réponse est finalement très simple. Quand on lui demande pourquoi il grimpe pieds nus dans la voie, Erwan nous répond : « À la base c’est purement technique, pour mieux gainer certaines prises de pied. Mais au final, ça ajoute à la pureté de la ligne. Je trouve ça vraiment cool de grimper pieds nus dans une voie si mythique. »

Comme un clin d’œil involontaire à Charles Albert, qui lui aussi s’y était essayé ainsi.

© Coll. Legrand

Un run historique !

Lors de sa deuxième séance de l’hiver, les conditions sont parfaites. Erwan se sent serein et prêt à mettre de vrais essais. Il enchaîne d’abord les dix derniers mouvements durs à l’échauffement. Puis vient le run presque historique : Il passe le jeté, puis déroule la section en 8c+/9a avec une précision épatante. Il arrive ensuite dans la zone charnière… et tombe à seulement quatre mouvements de la fin de la partie difficile !

Un endroit où, jusque-là, aucun grimpeur n’était arrivé en venant du bas. « J’étais vraiment tout proche. », confie-t-il. Un euphémisme, lorsque l’on regarde les images ! « Mais j’étais fatigué, j’avais froid, mes biceps avaient du mal à fermer et l’humidité commençait à tomber. »

Objectivement, personne n’a jamais été aussi proche de clipper le relais du « Bombé Bleu ». Il reste quatre mouvements durs. Quatre. Après trente-quatre ans d’attente. Face à l’histoire, face à tous ces grands noms, Erwan avance avec maturité : « L’histoire derrière cette ligne décuple ma motivation, et même si ça ajoute une forme de pression, j’arrive plutôt bien à gérer ce poids. » Il sait aussi que la voie n’est pas un 9c mutant, mais un style si spécifique, si dur pour les doigts, qu’il faut un mélange de force, de tenue de prise, de gestion de la peau… et d’un peu de magie.

© Coll. Legrand

Erwan essaye de retourner dans la voie dès que les conditions le permettent et que sa peau est en bon état. « Depuis cette fameuse séance où j’étais très proche, j’y suis retourné trois fois et c’est vraiment pas passé loin à plusieurs reprises… J’ai repassé un coup le jeté dans l’enchaînement, mais je n’ai pas réussi à faire mieux que précédemment », nous confiait-il il y a quelques jours.

Mais hier, Erwan est retourné dans la voie et il est de nouveau passé tout proche de l’enchaînement ! Il a réussi à repassser pour la deuxième fois le premier mouvement depuis le bas, avant de rechuter exactement au même endroit, à quatre mouvements de la fin. Une forme de régularité qui laisse penser que l’enchaînement pourrait tomber n’importe quand, si la peau et les conditions décident enfin de s’aligner.

 

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Interrogé sur la suite de sa saison, Erwan évoque une année 2026 déjà bien chargée. « J’ai encore pas mal de projets dans le neuvième degré à Buoux attendant d’être libérés », confie-t-il, sourire en coin. Et la liste ne s’arrête pas là.

Loin de se limiter à son fief vauclusien, le jeune grimpeur nourrit aussi l’envie de retourner à Margalef « pour finir le travail commencé au printemps dernier dans “The Journey” 9a+ au secteur de la Finestra ». Plus près de chez lui, plusieurs lignes majeures restent également dans un coin de sa tête, notamment » Sashidananda » 9a+ à Orgon, qu’il avait failli enchaîner à l’automne 2024, ou encore « Le Play Boy Rhodes Sans Complexe » dans le Lubéron, un 9a/+ signé Seb Bouin. « Cette dernière voie est beaucoup moins dans mon style et me demandera probablement beaucoup plus d’efforts que les deux autres, bien que sa cotation soit légèrement moins élevée », admet-il.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, Erwan annonce aussi son retour sur les compétitions : « Cette année, je pense aussi reprendre les compétitions de difficulté, après avoir fait l’impasse la saison dernière. Ce sera ma dernière année sur le circuit jeune avant d’entrer dans la cour des grands. »

Quoi qu’il en soit, le « Bombé Bleu » n’a jamais été aussi proche d’être libéré et nous suivrons bien sûr l’évolution de près. Et si la première ascension arrive… il est probable que la falaise de Buoux entende résonner un cri que beaucoup attendent depuis trois décennies…

© Coll. Legrand

Publié le : 20 janvier 2026 par Nicolas Mattuzzi

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