Jakob Schubert : « Le plus dur dans “Shaolin”, c’était l’aspect mental »

© Misha_P Photography
On pourrait croire qu’après trois 9A bloc et une voie en 9c, plus grand-chose ne surprend Jakob Schubert… Et pourtant ! Il l’avait annoncé : il voulait prouver qu’il pouvait grimper des 9A dans des styles radicalement différents. Quelques semaines plus tard, le voilà au sommet de “Shaolin”, à Red Rocks, avec un troisième 9A en poche.
Dans cette interview exclusive accordée à Planetgrimpe, il revient sur les dessous de sa réussite dans “Shaolin”. Une ascension moins physique qu’il n’y paraît, où la bataille s’est surtout jouée… dans la tête. Il nous parle aussi esthétique du rocher, gestion de la frustration, évolution de son entraînement… et de cette quête de polyvalence qui guide toute sa carrière.
Il nous raconte tout ça, simplement. Et ça en dit long sur la manière dont il aborde encore l’escalade, à 35 ans.
« Dans “Shaolin”, j’avais le temps de penser… et c’était le problème »
En novembre dernier, il nous confiait vouloir prouver qu’il pouvait grimper des 9A dans des styles très différents. Objectif atteint. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, le style court et explosif de “Shaolin” ne s’est pas révélé plus simple que les longs combats d’“Alphane” ou “Mount Doom”.

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« La plus grande difficulté dans ce style était surtout mentale. Dans les blocs très soutenus comme “Alphane” ou “Mount Doom”, on n’a pas le temps de réfléchir parce que chaque mouvement est dur. Mais dans “Shaolin”, j’avais l’impression d’avoir le temps de penser, surtout lorsque je me préparais pour l’un des gros mouvements. Et la moindre petite pensée qui traversait mon esprit signifiait souvent que je ratais le jeté… Contrôler mes nerfs était vraiment difficile. »
Moins de mouvements, mais plus d’espace pour le doute. Là où les blocs longs impose un état de concentration permanent, les blocs plus courts et explosifs comme “Shaolin” exige une maîtrise mentale “quasi chirurgicale”, selon Jakob.
Un coup de cœur esthétique !
Jakob nous l’avait dit : il est « tombé amoureux immédiatement » du bloc. Mais qu’est-ce qui rend un 9A réellement exceptionnel à ses yeux ? « Ce bloc a presque tout ce que l’on recherche. C’est un énorme rocher, une ligne fière et évidente. Le départ est clair, la réception parfaite. Les prises sont superbes, plutôt bonnes pour la peau. Et surtout, les deux crux sont parmi les mouvements les plus cool que j’aie jamais faits. » Pour l’Autrichien, la difficulté seule ne suffit pas. L’esthétique, la ligne, la qualité du rocher, le plaisir du mouvement… Un beau bloc est une œuvre complète.

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Le processus n’a pourtant rien eu d’un long fleuve tranquille : peau abîmée, coupures dans le doigt récurrentes, et surtout une prise cassée venue rebattre les cartes. « Au début, c’était facile de rester patient, j’avais prévu un mois sur place. Mais à la fin, c’est devenu de plus en plus frustrant. J’avais l’impression que le trip était un peu maudit. » Ce qui a fait la différence ? L’ambiance du groupe. « Les personnes avec qui j’étais, l’énergie, l’esprit du trip. On passait vraiment un super moment. Ça m’a aidé à rester positif et patient. »
La quête de la complétude
Avec trois blocs en 9A et une voie en 9c (“B.I.G.”), Schubert est souvent décrit comme l’un des grimpeurs les plus complets de l’Histoire. Cherche-t-il encore à prouver cette polyvalence ? « Oui, ça a toujours été l’un de mes plus grands objectifs : être aussi complet que possible. Si tu veux devenir le meilleur grimpeur du monde (ou du moins la meilleure version de toi-même) tu dois travailler tes faiblesses et progresser partout. Et c’est aussi la partie la plus fun. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je suis allé essayer “Shaolin”, parce que je savais que c’était un style différent des autres 9A que j’avais faits. »
Tenter ce bloc était donc un choix assumé pour Jakob. Se confronter à un style différent, sortir de sa zone de confort, continuer à élargir son spectre. « Je suis fier de ce que j’ai accompli dans ma carrière de grimpeur, à la fois en bloc et en voie… mais il y a encore beaucoup à faire », assure-t-il.

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Toujours performant en falaise comme en compétition, Jakob, qui grimpe depuis ses 12 ans, a dû adapter son approche. « Je dois m’entraîner un peu moins qu’avant. Parfois ralentir. Les trips en falaise sont souvent meilleurs pour mon corps que les entraînements très durs en salle. » Il explique également avoir pris ses distances avec le bloc en salle, qu’il juge plus agressif pour son corps de trentenaire : « Me concentrer davantage sur le bloc en extérieur ou la voie m’a aidé à maintenir mon niveau… et même à progresser encore un peu. »
Les projets extrêmes, moteur de progression
Entre performances sur le rocher et compétition, son coeur balance. Schubert est conscient que les blocs très durs comme “Shaolin” ne constituent pas forcément la préparation idéale pour les compétitions. Mais ils restent, selon lui, fondamentaux. « Je ne serais pas le grimpeur que je suis aujourd’hui sans tous les projets durs que j’ai essayés dehors. J’ai vraiment envie d’essayer les blocs et les voies les plus durs au monde, même si ce n’est pas la préparation idéale pour une compétition précise »

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Alors, à 35 ans, après avoir quasiment tout gagné sur le circuit des compétitions et en affichant l’un des carnets de croix les plus complets au monde, qu’est-ce qui le motive encore ? « Je prends toujours autant de plaisir à essayer des projets durs dehors qu’à m’entraîner fort en salle ! Mes coéquipiers me motivent énormément… et aussi les jeunes grimpeurs très forts que j’essaie encore de battre, comme Sorato Anraku. »
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