INTERVIEW – Elias Iagnemma et la naissance du premier 9A+ bloc au monde

© Coll. Iagnemma
Exodia : quand le bloc bascule dans une nouvelle dimension
Le 11 novembre 2025, au-dessus du Val Pellice, Elias Iagnemma retourne dans le bloc d’Exodia. Rien à voir avec ses essais précédents : plus de doutes, plus de peur ni de pression. Les mouvements s’enchaînent comme s’ils étaient programmés : quatre ans de travail, 211 séances, des milliers d’essais. Elias ne grimpe plus Exodia : il le maîtrise. Et ce jour-là, tout s’aligne.
Quand il découvre cette ligne en 2021, Elias ne cherche pas “le bloc le plus dur du monde”. Il tombe sur un ancien projet de Christian Core, réputé irréalisable, et ressent immédiatement un mélange de peur et d’attirance. C’est le début d’un engagement total : chaque saison, chaque cycle d’entraînement, chaque choix finit par tourner autour de ce toit perché à 1 500 mètres d’altitude.
Dans cette interview exclusive pour Planetgrimpe, Elias revient sur ce processus de travail unique et la responsabilité qui accompagne une proposition aussi lourde que le 9A+ bloc.
Elias, peux-tu nous expliquer comment s’est passée ta rencontre avec Exodia ?
Je l’ai découvert en 2021, un jour où je rentrais en voiture avec ma femme, Stefania Colomba, après une longue session de grimpe au Rifugio Barbara. Elle m’a parlé d’un projet abandonné de Christian Core, qu’il n’avait jamais réussi à enchaîner. Ma première pensée a été : s’il n’y est pas arrivé, c’est que ça doit être vraiment extrême.
Je suis sorti de la voiture et je suis resté stupéfait devant cet énorme toit. Cette sensation s’est immédiatement transformée en une motivation profonde et une euphorie totale.
Christian Core était-il une figure que tu admirais plus jeune ?
Depuis que je suis enfant, j’admire Christian, autant pour ses ascensions mythiques que pour la personne qu’il est. Savoir qu’il avait essayé sans réussir me terrifiait, mais en même temps, le fait que ce bloc soit là, juste à côté de chez moi, me faisait me sentir à ma place, dans mon petit monde. C’était à la fois le défi de ma vie et paradoxalement, quelque chose de rassurant, puisque je pouvais y travailler sans pression extérieure.

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Exodia a-t-il été ton objectif principal ces quatre dernières années ?
Oui, totalement. Chaque entraînement, chaque pensée tournait autour de ce projet. Le reste passait au second plan. Quand je grimpais ailleurs, je me sentais presque frustré à l’idée qu’une blessure m’empêche de revenir sur Exodia.
Le bloc se situe à environ 1500 m d’altitude, et je pouvais y travailler environ six mois par an : de mi-printemps à mi-été, puis de fin septembre à fin novembre.
Le 11 novembre, j’étais là, dans la meilleure forme de ma vie, et les conditions étaient parfaites. Mon corps savait exactement quoi faire ; mon esprit s’est arrêté.
La suite… vous la connaissez.
Combien de séances au total as-tu consacrées à Exodia ?
Environ 4 ans et demi, pour un total de 211 séances. Aucun de mes précédents projets n’avait dépassé 35 séances. Exodia restera sans doute le processus le plus long et le plus éprouvant de toute ma carrière. Je ne consacrerai plus jamais autant de temps à un seul bloc. Cela a été long, épuisant, et ça m’a vidé à tous les niveaux.
Que retiens-tu de tes premières séances ?
Au début, je n’arrivais même pas à identifier les prises. Le toit est rempli de formes similaires et comprendre quelles prises utiliser était extrêmement difficile. Le premier vrai déclic est arrivé en 2023, lorsque j’ai réussi la deuxième section depuis le repos intermédiaire. Là, je me suis dit : « OK, c’est possible. » Mais il m’a fallu encore deux ans pour tout enchaîner intégralement.

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Comment décrirais-tu les deux sections d’Exodia ?
La première moitié est une compression totale sur des prises glissantes, avec un crux dès le départ assis. Je l’estime autour de 8B+/8C. La seconde partie est encore plus extrême : mouvements sur plats, tenue de micro-réglettes, talons fuyants, compression… Pour moi, elle vaut environ 8C+.
Exodia rassemble les meilleurs mouvements du bloc en extérieur dans une seule ligne. Cette beauté fait partie des raisons pour lesquelles j’ai tenu toutes ces années : chaque mouvement est spécial et incroyablement satisfaisant à exécuter.
Pourquoi était-il si difficile de lier les deux parties malgré le repos sans les mains ?
Le repos existe, mais il se fait sur un coincement de genou très précaire, qui consomme énormément d’énergie en terme de gainage et de tension dans les cuisses. De plus, arriver là avec un rythme cardiaque élevé et la tête en bas complique énormément la lucidité nécessaire pour la suite.

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Quand as-tu compris qu’Exodia était réellement enchaînable un jour ?
Après deux ans, j’ai compris que les deux sections étaient réalisables, et que cela signifiait que tout le bloc était possible. Mais je n’ai jamais réussi à imaginer quand je l’enchaînerais. Je savais que je pouvais le faire (je venais à chaque séance en pensant que ce serait la bonne, mais le bloc me rejetait à chaque fois). Ironiquement, le jour où je l’ai finalement enchaîné, j’avais cessé de penser au succès. J’avais accepté que la saison était terminée et je pensais déjà à la suivante. Le 11 novembre, j’étais là, dans la meilleure forme de ma vie, et les conditions étaient parfaites. Mon corps savait exactement quoi faire ; mon esprit s’est arrêté. La suite… vous la connaissez.
À quel moment as-tu réellement pensé qu’Exodia pouvait valoir 9A+ ?
Ce fut une prise de conscience très progressive. Après Burden of Dreams, je pensais Exodia plus dur, mais je voulais en être sûr. Quand j’ai réalisé que même en pleine forme, rien ne passait facilement, j’ai compris que ce bloc demandait absolument tout : physique, mental, conditions parfaites. C’est ce qui m’a poussé à proposer le 9A+.

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Proposer une cotation aussi inédite t’effraie-t-il ?
Proposer la cotation de 9a+ est une lourde responsabilité, mais je suis en paix avec ce choix. J’ai envisagé de ne pas proposer de cotation, mais cela aurait signifié qu’Exodia serait né et mort avec moi… J’ai donc décidé de prendre mes responsabilités et de proposer ma cotation. Ce qui m’a poussé à cette difficulté (au-delà du nombre de séances) c’est qu’Exodia est, sans aucun doute, le bloc le plus dur que j’aie jamais grimpé ou même essayé.
Peu importe que la cotation soit confirmée ou ajustée : j’ai grimpé Exodia pour moi-même, pas pour un chiffre. C’est l’accomplissement le plus important de ma vie de grimpeur. Une quête de limite absolue, un travail de persévérance plus que de patience. J’ai découvert jusqu’où je pouvais aller.
La patience n’est pas mon point fort, je la perds souvent. Mais je suis quelqu’un qui n’abandonne pas facilement. Je sais que je ne suis pas le grimpeur le plus fort du monde, mais je suis certain de posséder un immense don pour la persévérance.
Comment interprètes-tu la différence entre 9A et 9A+ ?
C’est difficile à définir, c’est très subjectif. Mais j’ai pensé à une chose : beaucoup de blocs actuels cotés 9A comportent généralement une section en 8B et une section en 8C. Exodia possède une section en 8B+ et une autre en 8C+. Il devait donc y avoir quelque chose en plus. Et ce « quelque chose », selon moi, est précisément cette cotation proposée.
Sur le plan émotionnel, que ressens-tu en proposant une cotation jamais déclarée auparavant ?
Que dire… je suis en paix. Bien sûr, je pense souvent à la cotation que j’ai donnée à Exodia, mais ma conviction reste la même.
Je comprends et j’accepte toutes les critiques autour de cette annonce, mais elles n’influencent pas mon choix. Je n’ai pas peur des critiques : elles sont simplement une source de motivation supplémentaire pour mes futurs projets.

© Coll. Iagnemma
Tu sembles faire preuve d’une patience extraordinaire pour les projets que tu te mets. Es-tu naturellement patient ou Exodia t’a-t-il appris quelque chose sur toi-même ?
Je remplacerais le mot « patience » par « persévérance ». La patience n’est pas mon point fort, je la perds souvent. Mais je suis quelqu’un qui n’abandonne pas facilement. Je sais que je ne suis pas le grimpeur le plus fort du monde, mais je suis certain de posséder un immense don pour la persévérance.
Ton approche rappelle celle de certains grimpeurs japonais. Au Japon, il est courant de consacrer des mois, voire des années à un seul bloc. Te reconnais-tu dans cette philosophie ?
Tout à fait ! Les grimpeurs japonais m’inspirent énormément, surtout par leur approche naturelle de l’escalade. Je crois que pour repousser nos limites dans quoi que ce soit, nous avons besoin de temps. Cette quête de ma limite personnelle est ce qui m’a conduit à passer 211 séances sur Exodia. C’était la recherche de la limite absolue et de la maîtrise totale.
As-tu déjà envisagé d’abandonner Exodia ?
Oui, j’y ai pensé à de nombreuses reprises. Mais comme je l’ai dit, je suis extrêmement persévérant, et j’aurais probablement continué jusqu’à ce que mon corps lâche.

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Exodia tire son nom d’un personnage puissant de Yu-Gi-Oh. Peux-tu nous en dire plus ?
Oui. Le nom Exodia vient du fait que c’est le monstre le plus puissant de Yu-Gi-Oh. Il a été divisé en cinq parties car il était trop puissant et devait être emprisonné. Pour l’invoquer, il faut rassembler les cinq pièces et la victoire est instantanée. Sur le bloc, la dernière partie comporte un dessin qui ressemble au visage d’Exodia (c’était la section la plus dure). Les couleurs de la roche rappellent également la carte. Et puis il y a les « cinq pièces » nécessaires à la réussite : les deux sections extrêmes, le mental, le physique et les conditions environnementales. Avec toutes ces similitudes, quel autre nom aurais-je pu lui donner ?
Et maintenant, quels sont tes projets ?
Je vais prendre du temps pour moi, retourner à Bleau pour retrouver le plaisir pur de la grimpe… et ensuite, je jetterai sûrement un œil à « Soudain Seul ».