De consommateur à acteur engagé : comment grimper responsable aujourd’hui ?

© Matthias Paré
Longtemps associée à une forme de reconnexion avec la nature, l’escalade fait face aujourd’hui à une question essentielle : comment pratiquer un sport fondé sur l’accès aux milieux naturels sans les réduire à de simples « terrains de jeu » ? Alors que la discipline connaît un essor sans précédent, devenir un grimpeur responsable implique peut-être d’abord de changer notre regard sur les falaises : non plus comme des supports de performance, mais comme des écosystèmes vivants.
Pratiquer un sport de pleine nature nous rend-il respectueux de l’environnement ? Pas forcément.
Car non, ce n’est parce que l’on passe nos week-ends au pied des falaises, côtoyant aussi bien les mélèzes que les rouges gorges ou les fraises des bois que l’on est « écolo » – bien que l’on puisse bénéficier de cette image de la part de nos pairs, pratiquants ou non. Une croyance bien entretenue par le monde du marketing.
Depuis des années, les marques outdoor construisent leurs récits autour d’une même promesse : celle d’un retour à l’essentiel. Les campagnes publicitaires regorgent de lumières dorées sur les sommets, de grimpeur.ses suspendus au-dessus des vallées, de bivouacs sous les étoiles.
L’aventure se confond avec la nature, la liberté avec les grands espaces, et l’authenticité devient un argument de vente. Ce marketing n’est pas mensonger – nous grimpons bien dans des lieux extraordinaires -, mais il peut entretenir une illusion plus discrète : celle selon laquelle évoluer dans la nature suffirait à faire de nous des pratiquants responsables.
Mais être responsable ne consiste pas simplement à aimer les lieux que l’on fréquente. C’est accepter que notre présence y a un impact, chercher à comprendre les milieux dans lesquels nous évoluons et adapter nos pratiques en conséquence. Car on ne protège réellement que ce que l’on apprend à connaître.
Or, la proximité n’est pas la connaissance.
Vous aussi, vous connaissez par cœur les cotations d’un secteur, sans être capable de nommer l’oiseau qui niche au-dessus de vous, dans « nos » voies ?

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Et si l’on changeait de perspective ? Qu’au lieu de percevoir les falaises comme de simples « terrains de jeu », immenses stades verticaux où l’on vient chercher une performance, une cotation ou un moment entre amis, nous apprenions à les voir pour ce qu’elles sont avant tout : des écosystèmes à part entière ? Des refuges pour une flore spécialisée, des oiseaux rupestres, des chauves-souris, des insectes et une multitude d’espèces qui existaient bien avant notre première ascension et continueront, espérons-le, longtemps après.
Cette question est d’autant plus importante que l’escalade n’a jamais autant eu le vent en poupe. On estime aujourd’hui à près de 50 millions le nombre de grimpeur.ses dans le monde, un chiffre qui continue de progresser avec la démocratisation de la discipline. Une excellente nouvelle pour notre sport, mais qui nous, des néophytes aux professionnels, en passant par les fanatiques incapables de passer un week-end sans aller tâter un bout de caillou, invite aussi à repenser notre manière de le vivre. Car non, il est illusoire de croire que l’on puisse grimper sans impact. En revanche, il est possible – et nécessaire – de chercher à le réduire.
Peut-on vraiment concilier sports de pleine nature et protection de l’environnement ? Si oui, comment ? Quel avenir pour ces pratiques sans aucune prise de conscience de la richesse des écosystèmes ? N’oublions pas que nous ne sommes pas seuls dans ce grand jardin que nous prenons trop le temps de regarder, que nous consommons pour pratiquer ce sport qui nous ressource loin du brouhaha du monde.
La falaise, un écosystéme vulnérable
Petit exercice de pensée : imaginons-nous emmener des ami.e.s non grimpeur.ses au pied de ces parois qui animent nos week-ends. De quoi leur parlerions-nous ? Des cotations ? De ce projet dont on n’arrive pas à passer le crux ? Des mouvements que l’on enchaîne avec aisance ? De ce super bac qui nous sert de repos ? Et pourtant… il y a bien autre chose à raconter quand on sort du prisme de l’escalade.
« Tu vois ces petites taches grises sur le rocher ? Ce sont des lichens. Certains mettent plusieurs décennies à faire leur place sur la paroi. Et là, regarde cette petite vire. Chaque printemps, un couple de faucons pèlerins vient y nicher. C’est aussi pour eux que certaines voies ferment quelques semaines par an. »
« Ah, mais je ne t’ai pas dit, ces blocs de grès érodé légèrement rosé sur lesquels on s’acharne pendant des heures et des heures sont vieux de 100 millions d’années. Spectaculaire, non ? Allez, viens, on va là-haut, au sommet de la colline qui surplombe la forêt de chênes verts où se situe notre secteur de bloc. Il faut marcher environ 5 minutes pour atteindre un balcon naturellement taillé dans la roche. La vue y est splendide. On aperçoit le majestueux Ventoux, et même, par temps clair, les Alpes. »
À nous de choisir quel récit transmettre.

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Et si l’on prenait conscience que nous ne sommes que des visiteurs de ce monde qui existait bien avant nous ? Car bien avant que les grimpeur.ses ne s’y aventurent, les falaises constituaient déjà des refuges pour une multitude d’espèces. Longtemps restées relativement préservées en raison de leur inaccessibilité, elles accueillent aujourd’hui une biodiversité remarquable. Certaines recherches estiment qu’elles abritent au moins 35 % des espèces végétales indigènes d’un territoire, ainsi qu’une faune spécialisée qui dépend de ces parois pour se nourrir, se reproduire ou simplement survivre.
Saviez-vous que les lichens qui colonisent lentement le rocher mettent parfois des dizaines d’années à se développer ? Que les fissures que nous utilisons pour coincer une main ou un pied servent d’abri à des insectes, à des chauves-souris ou à de petits mammifères ? Et que les oiseaux rupestres, comme le faucon pèlerin ou certains vautours, trouvent dans ces parois escarpées des sites de nidification presque impossibles à remplacer ? (À savoir que chez plusieurs espèces d’oiseaux, un dérangement répété pendant la période de reproduction peut conduire les adultes à abandonner leur nid, condamnant parfois la nichée, raison pour laquelle certaines voies sont temporairement fermées chaque printemps, en lien avec les suivis réalisés par les associations naturalistes et les gestionnaires de sites).
Les impacts sont parfois moins visibles, mais tout aussi réels. Plusieurs études montrent que la pratique de l’escalade peut modifier les communautés végétales présentes sur les parois. Même la magnésie n’est pas totalement neutre : en modifiant localement les propriétés chimiques de la roche, elle peut influencer le développement de certains organismes pionniers, comme les mousses ou les lichens.
Aucun de ces constats ne signifie que l’escalade n’a pas sa place en falaise. Ils rappellent simplement une réalité que nous avons trop souvent tendance à oublier : la falaise, ainsi que tout son environnement, est bien plus que le support de nos aventures verticales, c’est le lieu de vie d’une multitude d’espèces. Et c’est précisément cette proximité avec elles qui rend notre présence si sensible.

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Passeurs du vivant
Considérer nos falaises avant tout comme un terrain de jeu vertical, plutôt que comme des écosystèmes aussi riches que fragiles, n’est pas synonyme de manque de curiosité. C’est le fruit d’un apprentissage. Car depuis nos premières sorties, nous avons appris à les regarder avec des yeux de grimpeur.ses.
Que nous dit-on une fois que l’on a mis le nez dehors, et que l’on a qu’une seule hâte : enfiler notre baudrier pour aller voir ce qu’il se passe « là-haut » ? Le nom du secteur, le style d’escalade, la qualité du rocher, les conditions, l’exposition, la cotation, le nombre de dégaines à emporter, les mouvements à appréhender… Les indispensables finalement.
Mais, dans le même temps, combien d’entre nous savent pourquoi une voie ferme chaque printemps ? Pourquoi telle plante pousse uniquement sur cette vire ? Ou pourquoi ce secteur de bloc est classé Natura 2000 ?
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Nous avons appris à lire une falaise comme des grimpeur.ses. Peut-être est-il temps d’apprendre aussi à la percevoir comme un écosystème, un ensemble de sujets, de vivants ? Et cette nouvelle lecture, plus large, ne repose pas uniquement sur les scientifiques ou les gestionnaires d’espaces naturels. Elle se transmet aussi au pied des voies. Par les entraîneurs, les guides, les ouvreur.ses, les bénévoles des clubs ou simplement par nous, les grimpeur.ses expérimenté.es qui adorons tant partager nos méthodes. Soyons des passeurs. Donnons à voir autant qu’à vivre.
C’est précisément le pari du projet « Une voie pour la nature ». Là où les films d’escalade racontent souvent une performance ou une ascension, cette série de vidéos, lancée par la grimpeuse professionnelle Nolwen Berthier, choisit un autre fil conducteur où cotation est relayée au second plan. Car ce qui compte dans ce projet, c’est ce que le lieu raconte, au-delà de l’escalade. « Ces vidéos, je les ai pensées comme une invitation à s’émerveiller, se questionner et repenser notre rapport de domination aux autres vivants », détaille l’athlète. « Dans chaque épisode, une voie d’escalade emblématique devient le fil conducteur de la voix d’un.e militant.e engagé.e pour la protection du vivant. »
De consommateur à acteur
Peut-être que connaître commence aussi par ralentir. Nous rêvons souvent des grandes destinations. Des falaises mythiques, des secteurs incontournables, des voyages qui font rêver aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les médias. Pourtant, combien d’entre nous connaissent réellement les secteurs situés à moins d’une heure de chez eux ? Combien sont déjà retournés suffisamment de fois sur une même falaise pour voir les saisons la transformer ?

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La micro-aventure n’est peut-être pas seulement une manière de réduire son empreinte carbone – ni même une adaptation de grimpeur.ses bloqué.e.s par d’anciennes restrictions sanitaires ayant dû s’adapter. C’est aussi une façon d’entrer en relation avec les pépites locales d’un territoire. Car lorsqu’on revient régulièrement au même endroit, on remarque les couleurs du rocher qui changent avec la lumière, les plantes qui fleurissent quelques semaines seulement, les oiseaux qui reviennent nicher chaque printemps. Peu à peu, le lieu cesse d’être un simple site d’escalade.
On cesse de le consommer.
On commence à l’habiter.
À partir de là, les « petits gestes » prennent davantage de sens – ils cessent de devenir des règles, ils deviennent cohérence. Si je comprends que la falaise est un lieu de vie, je comprends pourquoi je reste sur le sentier pendant la marche d’approche. Pourquoi certaines voies ferment chaque printemps. Pourquoi la musique extrêmement motivante diffusée par mon enceinte n’est pas anodine. Pourquoi je brosse mes prises après mon passage…
Et cette cohérence ne s’arrête pas au pied de la falaise. Elle commence bien avant, au moment de choisir comment s’y rendre, et se poursuit dans notre manière de nous équiper. À savoir que le transport représente aujourd’hui la plus grande part de l’empreinte carbone de nos sorties en falaise. Sans renoncer à voyager, il est possible de privilégier le train, le covoiturage ou des séjours plus longs et moins fréquents. De la même manière, acheter d’occasion, réparer son matériel ou prolonger sa durée de vie ne relèvent plus seulement d’un choix économique : c’est une manière de prendre soin de tout ce qui rend notre pratique possible.
Au fond, devenir un acteur engagé ne consiste pas à ajouter quelques « petits gestes » à une pratique qui resterait inchangée. C’est accepter que notre manière de grimper commence bien avant le premier mouvement – dans la façon dont on choisit les lieux, les trajets, et même le regard que l’on porte sur eux.
Performer autrement, ou l’art de l’éco-point
Pendant longtemps, la performance en escalade se mesurait en cotations, en enchaînements. Elle se racontait aussi à travers les falaises mythiques, les week-ends optimisés pour « faire du volume ». Si l’on se fie à cet imaginaire, un bon week-end est un week-end dense. Beaucoup de voies, beaucoup d’essais, beaucoup de mouvements… Une définition qui repose sur une idée implicite : celle que la valeur d’une sortie se mesure uniquement à ce qui est accompli sur le rocher. Et si ce n’était plus suffisant ?
Changer de regard, percevoir la falaise non plus comme le décor de nos aventures verticales mais aussi comme un milieu vivant que l’on traverse, nous invite à redéfinir notre idée de performance. Et si l’on osait l’émerveillement ? Quitte à sortir du cadre de ce qu’est LA performance, en créant sa propre voie, sa propre manière d’être au monde ?

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Le trajet, d’abord, pourrait cesser d’être un simple préambule. Il deviendrait partie intégrante de la sortie. Partir en train, à vélo, à plusieurs dans une voiture, rester plus longtemps sur place : ce ne sont plus seulement des choix logistiques, mais des manières différentes d’habiter le voyage.
Le lieu, ensuite, n’est plus interchangeable. On ne « consomme » plus une destination. On entre dans un territoire avec ses rythmes, ses usages, ses fragilités, ses présences non humaines.
Ainsi la pratique elle-même se transforme. Ce que l’on appelait performance était une mesure partielle. Une lecture centrée sur l’individu et sur le rocher. Mais un autre imaginaire est possible : celui où la performance inclurait le lieu, le vivant, et la manière d’y accéder.
Dans ce cadre-là, enchaîner un 8a en étant venu.e en voiture aurait-il davantage de valeur que de venir à bout d’un 7c après quelques dizaines de kilomètres parcourus à vélo ? À nous de trancher, d’inventer de nouvelles règles.
Cette idée commence déjà à se matérialiser dans certaines pratiques. Le mouvement de l’éco-point, notamment porté par la grimpeuse-activiste Eline Le Menestrel, propose justement d’associer performance sportive et impact environnemental dans une même lecture. L’idée est simple, presque dérangeante dans un sport longtemps centré sur la seule cotation : ne plus dissocier ce que l’on réalise sur le rocher de la manière dont on y arrive.
Ainsi, une ascension ne se résumerait plus uniquement à sa difficulté technique. Elle intègrerait la sobriété du trajet, la fréquence des déplacements, ou la relation entretenue au lieu. Performance ne disparaît pas. Elle est simplement élargie, intégrée dans une vision plus sobre, plus juste, plus alignée avec le vivant.
Conclusion : « Manières d’être vivants »
Nous qualifions souvent nos falaises de « terrain de jeu ». L’expression est pratique. Elle dit quelque chose de simple, de familier, de presque rassurant. Mais un terrain de jeu est un lieu pensé pour nous. Or, la falaise, elle, existait bien avant nos premiers pas de grimpeur.se. Et continuera, espérons-le, longtemps après le dernier.
Entre ces deux visions se joue peut-être quelque chose de plus profond que nos pratiques elles-mêmes : la manière dont nous habitons ce que nous traversons. Et pour aller plus loin, une question se pose : quel type de grimpeur.ses voulons-nous être ?

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Cette question en rejoint une autre, plus large : celle de notre capacité à percevoir ce qui nous entoure autrement que comme un décor à traverser, ou un objet à utiliser. Car peut-être que ce qui s’est affaibli, dans notre manière d’habiter le monde, c’est notre attention. Ce que le philosophe Baptiste Morizot appelle une « crise de la sensibilité » : une difficulté croissante à lire, sentir et comprendre les autres formes de vie avec lesquelles nous cohabitons.
Dans cette perspective, grimper autrement, responsable, ne consiste pas seulement à réduire son impact sur les écosystèmes dans lesquels nous évoluons. Cela commence plus en amont : dans la manière dont on les perçoit. Dans notre capacité à reconnaître que la falaise est habitée, qu’elle n’est pas un simple support à notre pratique mais un milieu vivant, traversé de relations qui nous dépassent.
Répondre à cette crise, c’est précisément ce que propose Baptiste Morizot dans « Manières d’être vivant » : réapprendre à percevoir le monde non pas comme un décor, mais comme un tissu de relations vivantes, multiples, déjà là avant nous. C’est aussi accepter de déplacer notre regard : ne plus seulement voir ce que ces lieux nous permettent de faire, mais comprendre ce qu’ils sont en eux-mêmes.
Et si performer autrement, au fond, c’était aussi cela : apprendre à redevenir sensible à ce qui rend notre pratique possible ?
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