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Confessions de Chris Sharma : jusqu’où les cotations peuvent-elles vraiment aller ?

© Jan Novak

Ces derniers mois, l’escalade mondiale vit une nouvelle accélération. Après l’annonce du premier 9A+ bloc par Elias Iagnemma avec “Exodia”, la proposition d’un 9a+ trad par Connor Herson dans “Drifter’s Escape”, et les ambitions affichées de Seb Bouin dans “Insouciance” (potentiel 9c+), une question revient avec insistance : comment sait-on que l’on vient réellement de franchir une nouvelle cotation ?

Dans une récente interview accordée à un média canadien, Chris Sharma, pionnier du 9a+ et du 9b, partage son avis sur le sujet et cette obsession des chiffres. D’ailleurs, l’Américain confie être lui-même en train de travailler sur un projet… qui pourrait bien atteindre le 9c+ !


« Les cotations ne sont qu’une partie de l’Histoire »

Quand il enchaîne “Biographie” à Céüse au début des années 2000, Sharma refuse d’abord de proposer la cotation de 9a+. À l’époque, il sort d’une blessure et redécouvre une approche plus introspective de l’escalade. « J’avais redécouvert une connexion plus profonde avec l’escalade et je passais beaucoup de temps à grimper seul, à faire du bloc, à vivre une expérience très pure, presque spirituelle dans sa forme, plus en accord avec ce type d’expérience qu’avec une expérience purement sportive. »

Pour lui, la cotation est un outil, pas une finalité. Se focaliser uniquement sur le « prochain chiffre » peut faire perdre de vue la beauté du mouvement et la qualité de l’expérience. “Les gens sont tellement habitués à penser de façon quantitative, à évaluer les performances et les voies en attribuant un chiffre. Moi, je voulais simplement élargir la perception de l’escalade. Les cotations en font partie, mais l’escalade peut être une expérience plus vaste et inclusive”.

(Ironie de l’histoire : “Biographie” est aujourd’hui considérée comme l’un des 9a+ les plus durs au monde).

© Coll. Sharma

En 2008, avec “Jumbo Love” (située dans le Clark Mountain), Sharma assume cette fois la proposition du premier 9b de l’Histoire. Il est alors pleinement engagé dans la quête du « prochain niveau ». Mais il rappelle une chose essentielle : coter une première ascension est extrêmement délicat… Personne n’a encore trouvé toutes les méthodes, le doute mental peut amplifier la difficulté, le long processus de travail peut influencer à proposer une cotation trop haute, un futur répétiteur peut découvrir un coincement de genou ou une séquence plus efficace… Il cite d’ailleurs l’exemple de certaines voies répétées avec des méthodes radicalement différentes, transformant presque la ligne en une autre voie.

La cotation, surtout à ces niveaux, n’est jamais une science exacte. “Elle se consolide toujours avec le temps et les répétitions”, rappelle l’Américain.

Mais alors comment distinguer une voie « dure pour moi » d’un nouveau standard universel ? Sharma est honnête : « C’est difficile à dire… ». Le style, la morphologie, le mental, l’état de forme… tout influence la perception. Il insiste sur l’importance des répétitions par d’autres grimpeurs. C’est là que la communauté valide (ou ajuste) la proposition. Il évoque notamment “Golpe de Estado” actuellement cotée 9b, qu’il imagine peut-être reconsidérée un jour à la hausse. À l’inverse, “Es Pontàs” a récemment vu sa valeur se consolider au fil des répétitions par la nouvelle génération.

© Altitude Climbing

Le fantasme du 9c+

À chaque nouvelle cotation franchit, on rêve de celle d’après, toujours plus haute. Mais pour Sharma, le 9c+ n’est qu’un chiffre. « Un jour, on parlera de 10a comme d’une cotation ordinaire. » affirme-t-il.

À 44 ans, récemment vu en compétition sur le circuit américain, Sharma continue de chercher ses limites. Ses conseils aux grimpeurs qui visent de franchir un nouveau cap ? Avoir un projet donne du sens. Accepter la frustration fait partie du jeu. Mais ne surtout pas sacrifier le plaisir sur l’autel du chiffre !

“N’oubliez pas de profiter du moment présent”, insiste Sharma. Parce que parfois, nous pouvons être frustrés et tellement obsédés par l’envie d’atteindre le prochain objectif que nous cessons de nous amuser et d’apprécier les choses. Vous allez devoir faire face à la frustration et à d’autres choses de ce genre. Mais ne passez pas votre vie à courir après la prochaine étape sans jamais trouver le bonheur. Trouvez l’équilibre entre le plaisir et la poursuite de votre rêve”.

© Matty Hong

À haut niveau, on flirte avec l’obsession. Il parle d’un « bon côté de la folie », nécessaire pour croire en l’impossible… mais qui doit rester équilibré. Et rappelle qu’au fond, l’escalade reste une expérience profondément personnelle. D’ailleurs, récemment, on a vu Sharma sortir de sa zone de confort en participant aux Championnats des États-Unis. Un retour en compétition qui ne s’est pas soldé par l’exploit espéré, mais qui s’inscrit parfaitement dans sa philosophie. Il reconnaît avoir ressenti le stress, ces « papillons dans le ventre » propres aux formats où il faut performer à l’instant T. « J’avais besoin de plus d’expérience dans cet univers », confie-t-il, lui qui se sentait pourtant en grande forme physiquement.

Il y voit une autre facette de l’escalade : celle où l’on doit accepter la pression, le regard des autres, la possibilité de l’échec immédiat. “Comme en tête lorsqu’on a peur de tomber”, explique-t-il, tant que l’on ne lâche pas cette peur, on ne peut pas grimper à son meilleur niveau”. Se confronter à cet inconfort, que ce soit en compétition ou dans un projet au long cours, reste pour lui un formidable terrain d’apprentissage.

© Matty Hong

Quant aux Jeux de Los Angeles 2028 ? Sharma reste mesuré. Impossible pour lui d’imaginer mettre le rocher entre parenthèses : trop de projets, trop d’envies encore en falaise.

Mais l’essentiel est ailleurs : continuer à apprendre, à sortir de sa zone de confort, et à grimper fort, que ce soit sur un mur de compétition ou sur un projet extrême en falaise.


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