« Déjà » 8c+ : Babsi Zangerl devient la première femme à grimper une grande voie de ce niveau, aux côtés de Jacopo Larcher

© Christian Adam - Black Diamond
Le 6 juillet dernier, Babsi Zangerl devenait la première femme de l’Histoire à boucler une grande voie cotée 8c+, en signant la deuxième répétition de « Déjà », au Rätikon. Quelques jours plus tard, Jacopo Larcher lui emboîtait le pas pour la troisième ascension libre de cette ligne mythique, refermant un projet qu’il avait lui-même contribué à découvrir, dix ans plus tôt.
Troisième essai. Babsi Zangerl le sait : il ne lui reste presque plus rien dans les bras… Elle vient de tomber dans la même section deux fois de suite et cette fois, il n’y aura sans doute pas de quatrième tentative possible. « Je sentais qu’il ne me restait plus grand-chose, mais c’était juste suffisant pour me battre jusqu’au bout de la longueur », racontera-t-elle plus tard. Ce jour-là, l’Autrichienne vient de passer la longueur la plus dure de sa vie sur une grande voie et, sans le savoir encore tout à fait, d’entrer dans l’Histoire de l’escalade !
Une cinquième longueur qui a attendu 25 ans
« Déjà » a été ouverte en 1992 par Andres Lietha et Michi Wyser, sur la face sud des Kirchlispitzen, dans le massif du Rätikon. À l’époque, le duo grimpe l’essentiel de la grande voie en libre, mais bute sur la cinquième longueur, qui restera un vrai mystère pendant plus de… vingt-cinq ans !
Jacopo Larcher pose pour la première fois les mains dessus en 2015, à l’invitation de Fabian Buhl. Personne ne sait encore si la longueur est réellement libérable. « Il y a toujours quelque chose d’excitant à essayer un truc que personne n’a jamais réussi, raconte l’Italien. On ne sait pas si c’est possible, et chaque mouvement qu’on parvient à enchaîner ressemble à un petit cadeau. » Les deux grimpeurs finissent par trouver une séquence possible, mais extrêmement dure. Puis Larcher part sur d’autres projets. Buhl, lui, s’investit dans ce projet et boucle la première ascension libre de « Déjà », assuré par Andres Lietha en personne, l’un des ouvreurs de la ligne près de trente ans plus tôt.
Sur le papier, la voie s’annonce ainsi : onze longueurs, 400 mètres, avec une cotation qui grimpe crescendo : 6a+, 6c+, 6b+, 7c, 8c+, 7c+, 6b+, 6b+, 7c+, 7a et 8a+.
Un été à vivre la nuit
Sept ans après avoir posé les mains dessus une première fois, Larcher revient sur « Déjà » cette fois avec Barbara Zangerl. Le choix n’a rien d’un hasard : le Rätikon, c’est chez eux ! « C’est là que j’ai essayé mon premier vrai projet en grande voie, et on y a grimpé énormément de lignes ensemble au fil des années, explique Zangerl. « Déjà » nous semblait être le projet parfait pour nous deux. »
Le duo se met sérieusement au travail dans la voie en 2025, et tombe immédiatement sous le charme de la cinquième longueur. « C’est une longueur unique : extrêmement dure et soutenue jusqu’au relais, on peut tomber à peu près n’importe où, décrit Zangerl. C’est probablement la longueur la plus dure qu’on ait jamais essayée sur une grande voie. » Ils y passent plusieurs jours quasi exclusifs, avant de revenir cet été pour la suite du programme.
Reste un problème de taille : la chaleur. La face sud des Kirchlispitzen cuit en été, les prises tranchantes de la cinquième longueur n’arrangent rien, et la canicule qui frappe les Alpes cette saison ne laisse au duo qu’une poignée de tentatives valables avant que leur peau ne rende l’âme. Leur parade : grimper tôt le matin ou tard le soir, parfois jusqu’à minuit passé. Et comme la route d’accès habituelle par Grüscher Älpli est fermée en semaine pour travaux, direction le versant autrichien, à vélo électrique. « On rentrait souvent vers une ou deux heures du matin, raconte Larcher. Chaque jour ressemblait à une petite mission. On avait l’impression de faire de la vraie escalade d’aventure, alors que la paroi est normalement facile d’accès. »
Et la cinquième longueur ne raconte pas toute l’histoire : plus haut, la onzième (annoncée à 8a+ sur le topo) inflige elle aussi son lot de souffrance. Le duo s’accorde même à la rehausser autour du 8b. « Ça ne devient jamais facile, résume Larcher. Même après le crux, il reste encore beaucoup de grimpe, et la dernière longueur dure est très soutenue, avec un pas de bloc difficile tout en haut. »
Une victoire pour Barbara Zangerl
Après avoir travaillé la voie de bas en haut, puis peaufiné les longueurs du sommet, le duo se sent prêt. Chacun veut tenter sa propre ascension, en tête, de bout en bout. Il est décidé que Babsi partira la première.
Le 6 juillet, elle attaque son premier essai complet, du sol au sommet, sans grande attente : elle n’a encore jamais passé le crux sans tomber. Premier essai : elle chute à la fin de la section difficile. Deuxième essai : une prise lâche sous la main, sans prévenir. Au troisième essai, la fatigue s’installe pour de bon, mais elle parvient tout juste à passer. Au relais, le soulagement se mêle à une pression nouvelle : il reste encore une bonne partie de la voie au-dessus, et chaque longueur devra désormais passer du premier coup, la redoutable onzième y compris. « Après le crux, j’étais incroyablement heureuse, mais aussi nerveuse, raconte-t-elle. Je savais qu’il restait un long chemin. Mais passer cette longueur m’a donné un boost de confiance énorme. Après ça, tout s’est mis à dérouler. » Elle enchaîne le reste de la voie sans autre chute, jusqu’au sommet !
L’histoire compte double pour Zangerl : après une longue coupure liée à une blessure au dos fin 2025, cette ascension a des airs de vrai retour. « Ça n’était pas qu’une question de difficulté, dit-elle. C’était un vrai comeback. » Mais elle marque surtout un jalon historique : à la connaissance de tous, Barbara Zangerl devient la première femme de l’Histoire à grimper une grande voie cotée 8c+.
Une précision s’impose tout de même : en 2009, l’Italienne Jenny Lavarda avait signé la première ascension féminine de « Solo per vecchi guerrieri », dans les Dolomites, une voie alors annoncée à 8c+/9a. Les répétiteurs suivants ont depuis revu la cotation à la baisse, jusqu’à 8b+ pour les plus récents.
Larcher boucle la boucle
Quelques jours plus tard, le duo retourne dans la voie et inverse les rôles : cette fois, c’est Larcher qui mène chaque longueur, Zangerl à l’assurage. Il arrive pourtant fatigué, sorti d’une longue semaine d’ouverture pour une compétition, et redoute des conditions trop chaudes. « J’étais nerveux au départ, mes attentes étaient plutôt basses, raconte-t-il. Mais dès que j’ai commencé à grimper, tout a changé. Je me suis senti détendu, rapide, confiant. »
La couverture nuageuse maintient la face sud à l’ombre une bonne partie de la journée et Larcher enchaîne la voie sans la moindre chute (crux compris) rejoignant le sommet à 11h30, pour la deuxième fois en quelques jours, aux côtés de Barbara.
« Se retrouver ensemble au sommet, après qu’on ait tous les deux grimpé « Déjà », c’était un moment vraiment spécial, conclut Larcher. Ce n’était pas seulement une histoire de grimpe. C’était toute l’aventure qu’on avait partagée en chemin. »
Un film de treize minutes signé La Sportiva, qui retrace toute l’aventure (de la découverte de la voie avec Fabian Buhl en 2015 jusqu’à ce sommet partagé cet été) est disponible ci-dessous.



