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Brooke In Paris, en aparté avec la plus frenchie des ricaines

© Crimp Films

La dernière fois que nous avons croisé Brooke Raboutou, c’était en forêt de Fontainebleau. Au détour des blocs et des fougères, la grimpeuse américaine apparaissait presque comme une silhouette irréelle : 1m57, pieds nus sur le grès, passant d’un highball à l’autre avec une aisance déconcertante. Une image qui résume assez bien Brooke : une grimpeuse guidée avant tout par le jeu, l’instinct et le plaisir. Mais que faisait-elle pieds nus en France alors que sa vie est aux États-Unis ?

Car elle aurait pu rester à Boulder, là où elle a grandi. Mais Brooke s’est expatriée à Paris depuis septembre 2025. Née en 2001 d’un père français, Didier Raboutou, qui fut parmi les meilleurs grimpeurs au monde fin des années 80, et d’une mère américaine, Robyn Erbesfield, triple médaillée aux championnats du monde de difficulté début 90, elle baigne dans l’escalade depuis ses premiers pas et dans une double culture qui a façonné son parcours, entre compétitions et falaise. Vice-championne olympique en 2024, multiple médaillée en Coupe du Monde, elle s’est aussi imposée comme l’une des meilleures grimpeuses de rocher de sa génération avec notamment l’enchaînement de “Excalibur” 9b+ en 2025.

Présente lors du Climb World Tour à la salle Climb Up Porte d’Italie, on sent que Brooke a une aura différente dans le monde de l’escalade. Son organisation est millimétrée par le staff, et quand elle apparait les gens chuchotent d’admiration. Nous avons quand même réussi à nous insérer dans son emploi du temps chargé pour qu’elle se confie sur ce nouveau chapitre de sa vie, sa carrière et sa vision d’une escalade qui cherche toujours à définir ses limites.

Barefoot Booke aperçue à Fontainebleau en Novembre 2025 © Matthias Paré | Planetgrimpe


Tu as déménagé à Paris depuis peu alors que tu vivais dans l’épicentre de la grimpe nord américaine.  Qu’est-ce que tu es venue chercher en France que tu ne trouvais pas aux USA ?

Je voulais être en France, parler français et simplement voir ce que la vie ici avait à m’offrir. Je ne cherchais rien de particulier, juste un changement de vie. J’adore Paris même si c’est encore très nouveau pour moi. C’est très différent de Boulder, Colorado, où je vivais.

Et puis je suis en colocation avec Chloé Coscoy et Maïlys Piazzalunga. Elles sont également mes partenaires d’entrainement. Parfois, c’est un peu dur d’être loin de ma famille, alors avoir des amies proches aide beaucoup. Mais ma famille me rend visite et je retourne aussi régulièrement aux États-Unis comme récemment pour le championnat national.

Brooke Raboutou et Chloé Coscoy, partner in crimps lors du Team Boulder Arena 2025 © Matthias Paré | Planetgrimpe

Tu es également retournée aux USA  pour le Mellow Film Tour qui présentait pour la première fois ton film sur l’ascension d’Excalibur

La tournée Mellow nous a emmené à Boulder, San Diego et New York. Je suis très contente du film. J’ai beaucoup travaillé dessus. Il y aurait toujours des choses à modifier, mais c’était vraiment spécial de le montrer à mes amis et à ma famille pour qu’ils puissent voir mon processus de travail.

En France, on est un peu jaloux. Quand pourra-t-on voir ce film ? Le Mellow Film Tour viendra-t-il un jour en France ?

Il est déjà possible d’organiser des projections indépendantes. Une salle peut obtenir la licence du film et l’organiser pour une soirée. Il y en aura peut-être 150, voire presque 200 dans le monde entier. Il y en a déjà eu une à Toulouse, mais je n’en ai pas vu à Paris.

C’est la première fois que tu participais à un projet vidéo d’une telle envergure ?

Dans ce sens, oui. J’avais déjà participé à un film lorsque j’étais chez Adidas, avec Janja (Garnbret), Miho (Nonaka) et Shauna (Coxsey), et on avait fait une avant-première à New York en 2019. Mais cette fois, c’était vraiment différent car j’étais très impliquée dans le montage du film, et mon frère travaille chez Mellow (NDLR : Mellow est à la base une chaîne YouTube créée par Shawn Raboutou, Giuliano Cameroni, Daniel Woods et Jimmy Webb). Voir toute la communauté réunie pour soutenir le projet, c’était vraiment émouvant. La communauté Mellow est très soudée et elle grandit aussi, ce qui est une très bonne chose.

Gagner 3 000 euros pour une Coupe du Monde, c’est peu, et les sponsors s’en servent pour justifier des contrats modestes.

Ta carrière se porte très bien, tu as de solides sponsors (The North Face, LaSportiva pour les plus gros). Comment penses-tu que la France pourrait améliorer cela pour ses athlètes ? Il y a peu de grimpeurs français, hormis peut-être Mejdi ou Oriane, qui parviennent à décrocher de gros contrat financier.

En réalité, même aux États-Unis, seule une poignée d’athlètes bénéficie de sponsors capables de les soutenir pleinement. L’escalade reste encore un sport très confidentiel économiquement. Je n’ai pas de solution miracle, mais un point me semble essentiel : le prize money en compétition est très faible. Gagner 3 000 euros pour une Coupe du Monde, c’est peu, et les sponsors s’en servent pour justifier des contrats modestes. Augmenter les dotations serait, je pense, un premier pas important. (NDLR : quelques jours après notre interview, une bonne nouvelle arrivait en ce sens avec une augmentation des Prize Money annoncé par World Climbing en 2026)

Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour vivre plus facilement de l’escalade, partout dans le monde.

Oui, c’est certain. Aux États-Unis, grâce notamment aux Jeux Olympiques, il est peut-être un peu plus facile de gagner en visibilité en tant qu’athlète, ce qui aide à attirer des sponsors. Mais je pense que la France a également cette capacité.

Ce qui fait la valeur d’un athlète, ce n’est pas uniquement ses résultats, c’est aussi sa personnalité, son authenticité. Plus les athlètes peuvent montrer qui ils sont vraiment, plus cela crée une connexion réelle, bénéfique pour les deux parties. Les marques peuvent collaborer avec des athlètes qui incarnent leurs valeurs, et tout le monde y gagne.

Brooke volant sur les micro prises de “Excalibur”, premier 9b+ féminin ©crimp.films

Est-ce que réaliser “Excalibur”, et repousser les limites du niveau féminin, a changé ta vie ?

Ce projet m’a redonné énormément d’énergie et de motivation pour l’escalade, et surtout pour continuer à me pousser en falaise. Il m’a rappelé que j’adore les compétitions, mais que grimper dehors me donne davantage : plus de présence, la possibilité de le faire pour moi-même et non pour les autres. Et ce qui m’a surprise, c’est l’ampleur de la réaction de la communauté après. Je ne m’y attendais pas du tout. Ça m’a montré que ce que je fais en falaise peut aussi avoir un impact sur la communauté de l’escalade dans son ensemble.

Tu fais les choses pour toi, mais elles finissent par dépasser ta propre personne comme pour Mélissa Le Nevé, qui a réalisé la première féminine d’Action Directe, face à beaucoup de scepticisme. Toi, tu as montré qu’une femme pouvait grimper un 9b+. Ces accomplissements ont une portée qui va bien au-delà du geste sportif.

Ce n’est pas pour ça que je le fais, et encore moins pour être la première femme à réaliser quelque chose. Mais si cela peut inspirer les gens à repousser leurs propres limites, qu’ils soient femmes ou hommes, jeunes ou moins jeunes, à rêver plus grand et à avoir confiance en eux pour tenter quelque chose même sans certitude d’y arriver, alors c’est magnifique.

Dès le début, tu savais que tu allais y arriver ?

Oui et non. La première fois que j’ai essayé la voie, j’ai senti que je pouvais la faire. Le style me correspondait vraiment, ce qui m’a donné confiance. La difficulté résidait dans l’enchaînement de tous les mouvements, mais depuis que je suis jeune, je me suis toujours dit que si je peux faire chaque mouvement, je peux faire la voie. Il y a eu des moments de doute, bien sûr, mais ce qui est merveilleux avec l’escalade en falaise, c’est qu’on peut toujours y retourner. Même quand j’avais besoin d’une pause, je savais que je reviendrais essayer.

Joie, tristesse, libération, vide, les larmes peuvent avoir plusieurs sources. Ici pendant les JO de Paris © Planetgrimpe

Parfois, après avoir mis beaucoup d’implication dans un projet on est triste qu’il soit terminé. Est-ce que tu as ressenti ça ?

Un peu, oui. Dans l’interview à la fin de mon film, je dis que « je suis un peu triste ». Je savais que c’était la dernière fois que je grimpais cette voie. Ce projet m’avait tellement habitée. Même la simple routine d’aller brosser les prises, cette présence totale dans l’instant que procure un objectif de ce niveau, tout cela m’apportait énormément sur le plan personnel.

Mélissa Le Nevé disait la même chose : on apprend beaucoup sur soi en grimpant.

Oui, c’est fascinant. J’étais triste que ce soit terminé, mais je sais qu’il y aura d’autres projets.

Tu sais que tu peux faire plus dur. Comment y parvenir ? Est-ce en équipant toi-même des voies dans ton style, ou en te concentrant sur des voies existantes, parfois ouvertes par des hommes ?

Il y a plusieurs façons d’aller plus loin. J’ai de nombreux projets dans des styles différents, même si certains sont cotés moins difficile qu’Excalibur. Avant cette voie, je n’avais pas grimpé beaucoup de voies de très haut niveau, c’était situationnel plutôt que délibéré. Maintenant, j’ai envie d’explorer davantage de voies en 9a, 9a+ et 9b pour comprendre les différents styles selon les sites et les équipeurs. Et à plus long terme, j’ai très envie d’équiper mes propres voies.

Penses-tu que les limites de l’escalade sont encore loin, notamment pour les femmes ? Est-ce que toi ou d’autres grimpeuses pourraient faire encore plus dur ?

Absolument. Mais pour ça il est indispensable de grimper davantage dehors. Je constate également que ces deux dernières années, le niveau a considérablement progressé en compétition, surtout sur le plan physique.

Grâce aux Jeux Olympiques et à une meilleure structuration de l’entraînement ?

En partie, oui. Les J.O ont permis d’apporter beaucoup plus de soutien aux athlètes : des équipes, des coachs, des kinésithérapeutes, un accès à des méthodes d’entraînement plus élaborées. Et les jeunes générations sont extrêmement motivées.

Pour ne pas avoir la grosse tête, penser à garder les pieds à l’air © Matthias Paré | Planetgrimpe

Le spectacle restera toujours une composante importante des compétitions

Tes parents ont une longue histoire avec l’escalade et ont contribué à façonner ce sport. Ils t’ont transmis cette histoire, cette éthique et cet amour pour grimper en falaise. Comment perçois-tu aujourd’hui la relation entre l’escalade de compétition et l’escalade en falaise ? As-tu l’impression que ces deux mondes s’éloignent l’un de l’autre ?

Oui, je pense que les compétitions prennent un format et un style de plus en plus différents de ce qu’on trouve en falaise : plus dynamique, plus axé sur les blocs et les figures spectaculaires. Mais je crois aussi que les deux peuvent se rejoindre. Le spectacle restera toujours une composante importante des compétitions, mais il y a des gens qui cherchent à y intégrer davantage l’essence de l’escalade en falaise. Et de nouveaux formats émergent en ce moment, ce qui est très encourageant.

Comme le TBA ou la Pro Climbing League.

Oui, et encore d’autres, y compris des compétitions en falaise. Je trouve qu’il est très sain d’avoir une telle diversité de formats, car cela offre à chaque athlète la possibilité de montrer ce qu’il aime vraiment dans l’escalade.

Quelles chaussons La Sportiva tu recommandes pour pouvoir tout grimper ?

Mes préférées sont les Solution Comps, les meilleures pour grimper en falaise. Et elles sont roses, ce qui ne gâche rien.


Une année loin des compétitions, un 9b+ qui restera dans les livres d’histoire : chaque choix semble avoir été guidé par la même conviction, celle de grimper pour les bonnes raisons, pour le plaisir, pour se découvrir, et non pour répondre aux attentes des autres.

Installée loin de sa famille, mais connectée à ses racines françaises, elle aborde cette nouvelle étape avec la même sérénité tranquille qui la caractérise. Les limites de l’escalade féminine ? Elle est convaincue qu’elles sont encore loin. Et à en juger par son parcours, on aurait tort de ne pas la croire.

Les américains aiment cultiver le secret et la jeune grimpeuse n’en dit pas trop sur son prochain projet, mais ses yeux brillent. On a bien l’impression que le nouveau chapitre de Brooke Raboutou est déjà en cours d’écriture.

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