Interview : Nolwen Berthier nous présente sa mini série documentaire « Une voie pour la nature »

© Coll. Nolwen Berthier
« Un jour, je me suis rendu compte que je connaissais par cœur le nom de toutes les voies du secteur, mais que j’étais incapable de citer cinq espèces au pied de la falaise. »
Cette phrase, Nolwen Berthier la prononce presque comme une évidence. Sans dramatiser, sans donner de leçon, elle pose ici un constat qui lui sert de point de départ pour sa mini série documentaire Une Voie pour la Nature.
Ancienne membre de l’équipe de France, aujourd’hui tournée vers la falaise, Nolwen a imaginé une mini-série documentaire qui prend volontairement le contre-pied des formats habituels. Pas de performance, pas de cotations, pas de discours militant non plus. À la place : des voies emblématiques, des rencontres, et des échanges avec des scientifiques, des naturalistes ou des acteurs de terrain, pour interroger notre rapport à ce qui nous entoure quand on grimpe dehors.
Avec Une Voie pour la Nature, il ne s’agit pas de dire aux grimpeurs ce qu’ils doivent faire, mais plutôt de prendre un peu de recul. Regarder autrement des falaises que l’on croit connaître par cœur, et se demander, simplement, si notre pratique peut évoluer, et comment.
Dans cette interview, Nolwen revient sur la genèse du projet, les rencontres qui l’ont marquée, ce que ces échanges ont changé dans sa façon de d’aborder ses sorties en falaise, et ce qu’elle observe aujourd’hui dans la communauté. Un échange posé et accessible, à l’image de la série.
Nolwen, avant de rentrer dans le vif du sujet, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?
Salut, moi c’est Nono, 1m52, 2 tractions à un bras (les jours de forme).
Après dix ans au sein de l’équipe de France de diff (et un passage éclair en bloc), je me concentre maintenant surtout sur les voies dures en falaise. En parallèle, j’ai fait des études d’ingénieure en Énergie et Environnement. Aujourd’hui, je combine mon statut de grimpeuse pro et d’ingénieure pour inspirer les individus et accompagner les entreprises vers des pratiques et des modèles plus soutenables.
Quel a été le déclic qui t’a donné envie de créer Une Voie pour la Nature ?
Ce projet est né du constat que nous ne faisons pas face à une crise écologique mais à plusieurs. Aujourd’hui dans notre société, on entend beaucoup parler du dérèglement climatique et les actions se concentrent sur la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre. Nous l’observons même en escalade : la mobilité douce est très médiatisée. C’est important et nécessaire, mais en réalité il y a 8 autres limites planétaires qu’il ne faut pas oublier. Ce sont les équilibres qui assurent l’habitabilité de la Terre et que nous menaçons : aujourd’hui nous avons dépassé 7 de ces limites. Et il se trouve que l’une d’entre elle est particulièrement interconnectée à toutes les autres : l’érosion de la biodiversité. Notre planète est littéralement en train de mourir, mais on ne dit rien, et on ne fait pas grand chose. J’ai eu envie d’explorer ce sujet et transmettre mes apprentissages au plus grand nombre.
Peux-tu un peu nous décrire ce projet en quelques mots ?
Ce projet est parti d’une idée : associer une voie d’escalade emblématique à la voix d’une personnalité engagée pour la protection du vivant pour créer des ponts entre le monde sportif et le monde scientifique. J’ai réalisé 4 épisodes vidéo avec pour fil rouge : notre rapport au vivant. Une manière pour moi de donner plus de visibilité à ces personnalités et leurs idées (souvent trop peu entendues) et rappeler à quel point nous sommes privilégiés de pouvoir pratiquer notre activité dans des espaces si incroyables.
Pourquoi une mini-série documentaire, et pas simplement un texte ou une prise de parole sur les réseaux ?
Les chiffres c’est bien, ça alerte. Mais aujourd’hui, nous sommes submergés par les informations qui annonce la crise écologique et pourtant rien ne change. Nous devons passer de la tête au cœur, traduire ces données en réalités, en espoirs, en colères, en indignations. Retrouver un attachement émotionnel pour trouver l’énergie de changer.
J’ai voulu utiliser l’escalade pour toucher les gens, leur donner envie d’agir, en sortant du culte de la performance. Les voies d’escalade sont des pépites à côté de chez moi (que l’on ne connait pas toujours). Je ne mentionne ni cotation, ni nom de voie, pour que le spectateur se concentre sur la beauté des mouvements, du rocher, du cadre. C’est une invitation à l’émerveillement.
J’ai également décliné cette série en format conférence, un espace vivant où je partage mes observations du monde de la grimpe, des anecdotes de tournage et des pistes d’action concrètes. L’objectif : ouvrir le dialogue avec la communauté, nourrir les échanges et imaginer ensemble de nouvelles perspectives.
Comment résumerais-tu l’intention de la série en une phrase ?
Cette série invite à questionner notre relation aux autres êtres vivants. J’aimerais qu’elle ouvre des interstices, des espaces de questionnement, pour explorer d’autres modèles que celui de la domination que nous connaissons aujourd’hui. L’enjeu : redonner du pouvoir à celles et ceux avec qui nous cohabitons, et leur faire une vraie place dans nos décisions du quotidien.
Dans la série, on te voit grimper, mais on t’entend surtout écouter : scientifiques, spécialistes, militants… Pourquoi ce choix de donner la parole à d’autres plutôt qu’à la communauté grimpe ?
À travers mon métier, j’ai eu la chance de croiser des personnes qui m’ont fait grandir, à la fois dans ma compréhension des enjeux écologiques et dans ma vision de l’engagement. On ne parle pas directement d’escalade, mais en réalité, tout est lié et il se trouve que … ce sont des grimpeurs !
À quel moment t’es-tu dit que notre rapport à la nature en tant que grimpeurs devait évoluer ?
Un jour, je me suis rendu compte que je savais citer le nom de toutes les voies du secteur par cœur, mais que j’étais incapable d’identifier plus de 5 espèces au pied de la falaise… puis j’ai réalisé qu’il y avait un problème bien plus global et systémique.
Y a-t-il une rencontre, un expert, une scène de tournage qui t’a particulièrement marquée ?
Chaque rencontre était spéciale à sa manière, ce sont des super souvenirs de vie !! Sur le papier, c’était un sacré challenge car c’était la première fois que je coordonnais un projet vidéo de A à Z et il y avait de nombreuses contraintes (tournage sur corde, météo, logistique, planning des expert.e.s, budgets, communication …) mais comme on dit « l’aventure commence là où les compétences s’arrêtent » … et c’était une très chouette aventure !!
Au fil des tournages, est-ce que ton propre rapport à la pratique a changé : matériel, déplacements, choix des sites, rythme ?
Au fur et à mesure des interviews et des rencontres, mon regard a changé, ma posture a évolué. Après le trip avec Lionel (de l’association Papa Ours Nature), je me suis même surprise à regarder les arbres en bas de chez moi comme des nouveaux voisins, des habitants de mon quartier. C’est surement la première étape pour mieux cohabiter avec les autres êtres vivants, que ce soit dans notre pratique de l’escalade ou dans notre société.
Qu’est-ce que tu observes aujourd’hui dans la communauté grimpe : les mentalités bougent ou on est encore loin du compte ?
J’ai l’impression que notre communauté est consciente des enjeux climatiques, mais peu actrice dans la réduction de son empreinte. Et qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir sur les enjeux de biodiversité. Bien sur, certain.e.s pratiquant.e.s sont très sensibles et attentifs à ces aspects, mais ce serait une grossière généralité de considérer que c’est une majorité.
L’escalade est souvent perçue comme un sport « proche de la nature ». Tu dirais que c’est vrai… ou qu’on se raconte une belle histoire ?
En tant que sportives et sportifs de pleine nature, j’ai le sentiment que l’on bénéficie d’une image “d’écolos” mais que la réalité est un peu différente. On collectionne les voies pour pouvoir les rentrer dans 8a.nu, on collectionne les lieux de pratique pour pouvoir dire “j’y suis allé”, on achète de plus en plus de matériel. On consomme les espaces naturels pour notre épanouissement personnel, notre reconnaissance sociale, notre ego… Nous entretenons une incroyable relation de domination avec toutes les espèces qui vivent dans ces espaces naturels (que l’on va jusqu’à appeler nos “terrains de jeu” !)
Les sites naturels subissent une fréquentation toujours plus forte. Comment concilier envie de grimper et respect du vivant ?
D’un point de vue individuel, les actions sont assez simples et relèvent souvent du bon sens, comme par exemple :
Eviter le piétinement : ne pas poser nos sacs sur les plantes, rester sur les sentiers tracés lors de la marche d’approche …
Eviter les dérangements : changer de secteur ou de voies en période de nidification, ne pas mettre de la musique, éviter de grimper de nuit …
Arrêter d’aller tous au même endroit au même moment, se répartir sur les sites et développer notre curiosité pour des sites plus confidentiels (n’y a-t-il pas d’autres secteurs que Céüse ?)
Réduire notre consommation de matériel et choisir des équipements plus durables
Limiter l’impact carbone de nos déplacements sportifs (est-ce bien raisonnable d’aller à Rockland ?)
Mais l’escalade n’est ici que le révélateur d’un problème bien plus vaste : notre société a besoin d’un changement profond de notre regard sur les autres espèces. Nous devons remettre en question la norme de la domination humaine sur le monde vivant. Il est urgent d’intégrer l’idée que nous faisons nous-mêmes partie du vivant, au même titre que les autres espèces, et de prendre en compte leurs intérêts dans nos décisions, afin de leur redonner une véritable voix.
Dans la série, tu ne cites pas que les enjeux, tu proposes aussi des pistes. Quelle est, selon toi, la première habitude à changer pour un grimpeur ?
A la fin de l’épisode 4, Lionel dit : « La nature parle tout le temps, mais nous ne savons pas l’écouter. » Apprenons à écouter, regarder, respecter les autres êtres vivants avec lesquels nous cohabitons.
Si tu pouvais faire passer un message clair à la communauté grimpe, lequel serait-il ?
Imaginer un instant nos falaises sans l’ombre des arbres, les multiples couleurs des fleurs ou encore le chant des oiseaux. Notre activité dépend directement de tous ces autres êtres vivants. Apprenons à mieux cohabiter avec eux !
Et aux marques, fédérations, médias, salles, organisateurs d’événements ?
Les autres êtres vivants, aujourd’hui, vous les appelez « matières premières », « terrains de jeu » ou encore « zones d’implantation ». Votre activité économique dépend directement de tous ces autres êtres vivants… et si vous lui redonniez autant qu’elle vous rapporte ? Car comme dirait Yvon Chouinard “There’s no business to be done on a dead planet”.
Cette série est-elle un point final, ou le début d’une aventure plus grande ?
J’espère vraiment que la conférence Une Voie pour la Nature continuera de vadrouiller dans les mois à venir ! J’ai adoré ce format, à la fois simple, vivant et inspirant, qui permet d’échanger, de partager des expériences et de réfléchir ensemble.
J’ai aussi plein d’autres projets en tête, notamment des formats vidéo, pour continuer à faire passer des messages, créer du lien et donner envie de passer à l’action.