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Résurrection : trois semaines d’aventure intense avec Symon Welfringer et Hugo Parmentier

© Arthur Delicque

Symon Welfringer, Hugo Parmentier et le photographe, Arthur Delicque, sont partis cet automne depuis Grenoble, pour ouvrir une grande voie en Corse… en se déplaçant uniquement à la force des jambes et du vent, sans voiture, sans confort, et avec l’envie sincère de remettre l’aventure au centre de la pratique.

Leur objectif était clair : rejoindre la Punta Lunarda, un des monolithes les plus mythiques du massif de Bavella, pour y équiper une grande voie et essayer l’Archéron, une grande voie mythique qui a gardé tout son mystère au fil des années avec une longueur potentielle en 9a+/b. Mais la manière de s’y rendre était tout aussi importante que le projet lui-même. Depuis plusieurs années, Hugo a cette idée qui lui trotte en tête : « Je voulais montrer qu’on pouvait aller faire des grandes voies extrêmes sans voiture », explique-t-il.

Vers la mer, à la force des jambes

Le 21 octobre, à 5h du matin, les deux grimpeurs quittent Grenoble sur Roméo, le tandem qu’Hugo a récemment acquis avec sa copine Tess. Au programme : 320 km jusqu’à Saint-Mandrier-sur-mer, 3000 m de dénivelé positif, et une météo glaciale. Ils pédalent dans la nuit, puis à travers les paysages familiers : Céüse, Volx, les routes du Verdon. Des lieux qui, d’ordinaire, sont une destination. Cette fois, ils ne sont que des passages.

© Arthur Delicque

Au fil des kilomètres, la fatigue s’installe, la selle devient un supplice, et Hugo sent son genou lâcher. « Les 100 derniers kilomètres ont été un enfer » raconte-t-il. « Je crois que j’ai des séquelles à vie… » ajoute-t-il en riant jaune. Le tandem est lourd, mal réglé, et la douleur devient un compagnon de route tenace. Ils s’entêtent malgré tout, et avancent comme ils peuvent, poussés par la simple nécessité d’arriver au port avant une tempête annoncée. « Quand on est arrivés, je n’avais plus de jus du tout. On était cuits. » avoue Hugo.

Ils atteignent finalement Saint-Mandrier à 2h du matin, après presque vingt heures de pédalage quasi ininterrompu. Ils n’ont plus d’énergie, plus de jambes, plus de clarté d’esprit. Et pourtant, le moment le plus difficile commence à peine.

Une traversée en pleine tempête

La tempête Benjamin approche. Selon Francis, le propriétaire du voilier, ils ont un créneau minuscule pour traverser avant que la Méditerranée ne se referme complètement. Attendre signifierait perdre une grande partie du séjour en Corse. Partir maintenant implique de monter sur un bateau après quasi 24 heures sans sommeil. Ils partent.

On était terrorisés, on se disait : mais qu’est-ce qu’on fout là ?

Dès la sortie du port, la mer se montre hostile. La pluie se mêle à la grêle, le vent forcit, et les vagues montent rapidement à trois mètres. Arthur, victime du mal de mer, vomit presque sans interruption. Hugo, qui ne connaît la voile qu’à travers une sortie d’une demi-journée, ne peut qu’essayer de comprendre ce qui se passe. « Je n’avais jamais navigué. J’essayais juste de tenir debout. » Symon découvre chaque manœuvre en direct, dans une nuit où rien n’a de sens. Pendant ce temps, Francis, 73 ans, tient la barre sans flancher.

© Arthur Delicque

Les trois compères commencent à douter. Ont-ils fait une erreur ? Sont-ils assez compétents pour naviguer dans ces conditions ? « On était terrorisés, on se disait : mais qu’est-ce qu’on fout là ? », confie Hugo. Après un long moment de concertation et une fois l’orage passé, la motivation a repris le dessus. La météo annonçait tenir le temps de notre traversée et nous avons donc continué notre chemin.

Après 36 heures, ils arrivent enfin à Propriano, épuisés, trempés jusqu’à l’os. Quelques heures plus tard, la tempête Benjamin frappe la Corse de plein fouet.

Bavella : la solitude, le granite et l’acharnement

Le lendemain, changement de décor : ils posent le pied à Bavella, au milieu de ses forêts de pins et de ses aiguilles découpées. Au loin, la Punta Lunarda se dresse, immense, lisse, presque intimidante. Symon la connaît depuis une visite en 2021. Il n’en a gardé qu’une idée fixe : le pilier central, une ligne pure, évidente, mais peut-être impossible.

Soit t’as des prises parfaites, soit c’est du lisse intégral.

© Arthur Delicque

Dès les premiers jours, la réalité du terrain s’impose. Par moments, les prises semblent taillées au scalpel ; à d’autres, elles disparaissent totalement. « Soit t’as des prises parfaites, soit c’est du lisse intégral », résume Hugo. L’équipement se fait intégralement du bas, ce qui signifie grimper les longueurs à vue tout en équipant, perforateur au baudrier. Une fois équipé, une corde statique est posé pour pouvoir atteindre le point le plus haut sans avoir à regrimper. « Chaque jour, on se disait : mais est-ce que ça va passer ? Est-ce qu’on n’est pas en train d’équiper une voie qui ne verra jamais le sommet ? » Les journées sont longues, souvent plus longues que prévu. Le soleil se couche depuis longtemps lorsqu’ils plient le matos chaque jour. Ils marchent, encore et encore, parfois en silence, parfois en râlant, toujours avec la sensation d’être au bord de ce qui est raisonnable.

Ils dorment à trois dans une petite tente humide, mangent ce qu’ils peuvent, cachent leur nourriture dans la forêt pour éviter les sangliers. Ils ne prennent aucun jour de repos. « On dormait peu, on mangeait énormément, on oscillait entre grande fatigue et moment intense avec bcp d’énergie.«  raconte Hugo.  Et surtout, ils n’ont aucune garantie que la voie sera réalisable jusqu’au sommet. À tout moment, le projet peut s’arrêter net…

En toile de fond, un ami qui lutte

Au-delà de l’effort mental et physique, un autre élément pèse dans cette aventure. Quelques jours avant le départ, un de leur ami commun très proche, Hugo Meunier, a été grièvement blessé lors d’un accident de parapente. Au moment de prendre la route, son état de santé restait incertain.

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Pendant tout le séjour, dès qu’ils trouvent du réseau, ils appellent. Comment va-t-il ? Y a t-il des progrès ? « C’était notre fil rouge, à chaque longueur équipée, on se disait qu’on avançait avec lui » , confie Symon. « On vivait l’expé, mais on vivait surtout son combat à lui » . Au fur et à mesure de ses progrès et lors qu’il a pu se lever pour la première fois, une forme d’élan traverse alors Hugo et Symon.

« On était trop contents… C’était absurde. On équipait des longueurs extrêmes, et en même temps, on se raccrochait à chaque petite victoire de son côté. »

Le nom de la voie s’impose alors naturellement : Résurrection.

Résurrection : une ligne hors norme

Après deux semaines de travail intensif, ils parviennent enfin à rejoindre le sommet. Elle est d’une difficulté qui dépasse tout ce qu’ils avaient imaginé.

Nous sommes convaincus que la voie se grimpe intégralement en libre. Mais elle se situe vraiment à la frontière de ce qui est possible en grande voie.

Ils n’ont pas réalisé tous les mouvements, mais leurs premières estimations donnent une idée du défi : une première longueur autour de 8c+/9a, une deuxième en dalle futuriste avec un final autour de 8c+/9a, et une troisième, sur l’arête, possiblement quelque part dans le 9ème degré. « Honnêtement c’est encore le flou ! Je ne sais même pas si certaines sections sont vraiment faisables. Tant que tous les mouvs n’ont pas été fait je suis encore septique. Ce qui est sûr c’est que c’est extrêmement dur », reconnaît Hugo.

© Arthur Delicque

Symon résume la situation avec plus d’optimisme : « Nous sommes convaincus que la voie se grimpe intégralement en libre. Mais elle se situe vraiment à la frontière de ce qui est possible en grande voie. »

Les projets voisins : l’impossible confirmé

Profitant de quelques jours supplémentaires, ils vont jeter un œil à d’autres voies mythiques du coin : L’Archeron, annoncée avec une longueur jusqu’à 9a+/b, et Storia di Amicizia, supposée proposer des longueurs en 8b+ sur granite. Ils en ressortent perplexes : prises cicatées qui s’arrachent, sections totalement compactes, passages qui semblent ne mener nulle part. « On pense que ces voies ne sont tout simplement pas réalisables en libre », conclut Hugo, presque désolé.

© Arthur Delicque

Un projet qui ne fait que commencer

Un mois après l’aventure, Hugo est en Espagne. Il s’essaye à des voies dans le 9a qu’il connaît bien, mais rien ne se passe comme prévu. « Je n’arrive pas à m’en remettre… », confie-t-il. L’expédition les a vidés, physiquement et mentalement. Le corps suit difficilement, l’esprit plane encore quelque part entre la mer déchaînée et le granite de la Lunarda.

Résurrection n’a pas encore été libérée. Elle attend ses premières tentatives sérieuses, peut-être par le duo Hugo-Symon, peut-être par d’autres grimpeurs. Peut-être dans quelques mois, peut-être dans quelques années. Symon le dit avec simplicité : « Résurrection est un projet sur le long terme. Un terrain de jeu idéal pour que d’autres grimpeurs et grimpeuses rêvent, et continuent de nous faire rêver. »

L’histoire ne fait que commencer.


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