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Récit d’un accro : l’escalade, un produit de première nécessité ?

- Le 31 mars 2020 -

© Angélique Delabre

En cette période de confinement, nombre de choses qui nous paraissent habituellement une évidence nous sont inaccessibles.
L’escalade fait partie de ma vie professionnelle et personnelle. Devant l’ampleur de ma frustration, on m’a fait remarquer que c’était peut-être une bonne chose que je ne grimpe pas, que j’étais peut-être dépendant.
Évidemment, j’ai rejeté en bloc cette idée désagréable, dérangeante. Pourtant, peu de temps après, j’ai lu quelque chose dans les médias au sujet de grimpeurs s’étant fait déloger de la plus belle falaise du monde – Céüse – par les gendarmes du PG ! A nouveau, je me suis interrogé sur notre pratique, au sujet de cet élan irrépressible que nous avons de grimper.

Alors je me suis posé les questions suivantes : qu’est-ce qu’une addiction, et surtout, peut-on être dépendant à l’escalade ?

Qu’est-ce qu’une addiction ?

Le dictionnaire décrit qu’il s’agit d’un « comportement répétitif plus ou moins incoercible et nuisible à la santé » bref quelque chose qu’on ne peut s’empêcher de faire et qui joue sur notre état de forme.
Si on interroge les spécialistes, forcément, le propos se nuance. Cependant on peut retenir plusieurs facteurs qui reviennent.

La perte de contrôle, au moins partielle, de la prise ou non de la substance addictive. Un impact négatif plus ou moins fort sur la santé, mais aussi des conséquences physiques et psychiques au sevrage : anxiété, agressivité, tremblements, douleurs, etc. Il est à noter que des problèmes personnels et sociaux sont souvent des critères d’évaluation retenus.

Voici les 11 critères d’évaluation de l’American Psychiatric Association

  • Besoin impérieux et irrépressible de consommer la substance ou de jouer (craving)
  • Perte de contrôle sur la quantité et le temps dédié à la prise de substance ou au jeu
  • Beaucoup de temps consacré à la recherche de substances ou au jeu • Augmentation de la tolérance au produit addictif
  • Présence d’un syndrome de sevrage, c’est-à-dire de l’ensemble des
  • Symptômes provoqués par l’arrêt brutal de la consommation ou du jeu
  • Incapacité de remplir des obligations importantes
  • Usage même lorsqu’il y a un risque physique
  • Problèmes personnels ou sociaux
  • Désirs ou efforts persistants pour diminuer les doses ou l’activité
  • Activités réduites au profit de la consommation ou du jeu
  • Poursuite de la consommation malgré les dégâts physiques ou psychologiques

Présence de 2 à 3 critères : addiction faible
Présence de 4 à 5 critères : addiction modérée
Présence de 6 critères ou plus : addiction sévère

On se rend compte que, bien qu’il existe des gens dépendant au sport, il ne s’agit pas de nos grimpeurs Céüsien ou de la majorité d’entre nous. Il s’agit de cas médicaux précis, dans lesquels bien souvent le plaisir a déserté tout ou partie de la pratique sportive et qui entraîne quasi-systématiquement des problèmes de santé. Pour preuve (toute fallacieuse qu’elle est) les grimpeurs qui se sont fait déloger de Céuse par le PG n’ont pas manifesté de signes de violence quand on leur a interdit de prendre leur « dose ».

Si cet acharnement à grimper que beaucoup d’entre nous ressentent n’est donc pas à proprement parler une addiction, la question se pose encore de l’intensité de cette rage. Qu’est-ce qui, dans l’escalade, pousse à aller à l’encontre d’une mesure pourtant pleine de bon sens ?

Je crois d’abord que bon sens ou non, l’anticonformisme et le non respect des normes est encore (peut-être plus pour longtemps ?) ancré dans l’esprit de la majeure partie des grimpeurs, surtout de ceux qui vont dehors. Ainsi il n’est pas si grave de contrevenir aux règles.

© Sam Rodrigues

Mais il ne peut y avoir que ça…

Quand on y pense, l’escalade est en fait un résumé de la vie. Des fois c’est facile, souvent c’est dur. Il y a des hauts, des bas, des progrès et des déceptions. C’est l’occasion de faire preuve de courage et de grandir. D’être face à ses doutes et d’avancer. De décider, vite, bien, mal et de recommencer. C’est aussi juste l’occasion de passer un bon moment avec des personnes qu’on apprécie, de rigoler dans un cadre génial.
Finalement, avoir du mal à se passer d’escalade, est-ce que ce n’est pas simplement avoir du mal à se passer de vivre ?

Pourtant il faut bien se rendre à l’évidence, il faut rester chez soi. Et même les moins concernés d’entre nous finiront par se ranger eux aussi, vu le durcissement des contrôles.

Que faire alors ?

Certes, l’escalade n’est pas une addiction au sens médical du terme. Cela reste toutefois très difficile de s’en passer. Il faut alors trouver des alternatives, soigner ses blessures récurrentes, travailler des choses que l’on ne travaille pas habituellement (souplesse, physique, etc.), visualiser son projet pour garder en mémoire les mouvements. Peut-être même les sensations.

Se soutenir entre grimpeur aussi, se lancer des défis pourquoi pas (#mccollchallenge). Et mater tous les Dosages à la suite, évidemment.

Bien sûr c’est aussi l’occasion de faire des choses qu’on ne fait pas habituellement, de s’ouvrir à d’autres activités, d’autres occupations, apprendre la langue du pays où se trouve votre falaise préférée. Mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui.

Alors, que retenir de tout ça ? Certes, la dépendance n’est pas réelle, ok il y a d’autres choses à faire. Mais est-ce possible d’apprendre quelque chose de notre situation ? Peut-être que ne pas grimper pendant un mois c’est une géniale occasion de se rendre compte à quel point l’escalade compte pour chacun ! De se rendre compte la place qu’on accorde à cette pratique géniale dans nos vies et d’évaluer si cela nous convient ou non, dans un sens comme dans l’autre. De se rendre compte qu’on peut toujours revenir plus fort et surtout plus en accord avec nos désirs. Bref, quand tout sera réglé et que l’on reprendra notre vie normale, de profiter encore plus de ces moments loin du sol !

Sam, grimpeur Clermontois
IG : @sam_arshe

Publié le : 31 mars 2020 par Charles Loury vues

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