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Les chaussons sont-ils trop chers? Éléments de réponse avec Scarpa.

- Le 26 septembre 2019 -

Cela faisait un moment que nous voulions aborder le sujet (épineux ?) duprix des chaussons d’escalade.

En effet, si vous êtes dans le milieu de l’escalade depuis plus de dix ans, vous avez remarqué que ledit prix était en constante hausse. Pour faire simple, un top chausson se négociait autour des 100/110 euros alors qu’il faut aujourd’hui compter 130 euros minimum. Pour autant, le prix public conseillé est toujours bien plus élevé que le prix constatés dans nos magasins.

Nous avons échangé avec Scarpa pour essayer de comprendre et de vous faire comprendre ce qui se cache derrière le prix d’un chausson. Nous avons choisi Scarpa pour deux raisons. La première est qu’ils ont bien voulu répondre à nos questions et nous les en remercions encore. La deuxième parce qu’ils ont été  la cible « d’attaques » de beaucoup d’entre vous après le test des Furia Air où nous concluons notre article en disant « Son prix : 149€. Un prix qui, au regard du marché, n’est pas du tout exorbitant pour ce type de chausson. »

Les grimpeurs sont-ils devenus les nouvelles pompes à fric de l’industrie outdoor?

PG : Il y a un premier constat que tous les grimpeurs qui voyagent ont pu faire : les chaussons à l’étranger sont beaucoup plus chers que chez nous (même si, avec l’augmentation que nous connaissons, c’est de moins en moins vrai). Pourquoi ?

Scarpa : Les revendeurs français ont une stratégie très agressive au niveau des prix, ils travaillent clairement à des marges beaucoup plus basses que leurs homologues étrangers. C’est un peu moins vrai maintenant car avec l’arrivée de la vente en ligne, beaucoup d’acteurs étrangers ont fait le chemin inverse pour se positionner fort sur le marché français et prendre des parts de marché. C’est pour cela que l’écart entre le marché français et étranger se réduit, mais attention, le marché français reste 10 à 15% moins cher, ce qui est énorme compte tenu de la faible marge des détaillants. Les revendeurs se positionnent ainsi pour répondre à une vraie problématique qui est le pouvoir d’achat du consommateur français, malheureusement moins élevé en moyenne que dans  d’autres pays européens.

PG : A qui profite cette augmentation ? Y avait-il un problème de marge avant ?

Scarpa : Avant, le revendeur français ne gagnait que très peu d’argent avec des volumes et rotations de stock qui étaient faibles. Avec le Boom de l’activité, les revendeurs veulent proposer plus de marques, plus de modèles et plus de tailles pour offrir plus de choix aux consommateurs. Et donc un rayon plus grand à gérer. Un rayon plus grand implique plus de vendeurs spécialisés en magasin (et donc une augmentation de la masse salariale) et aussi plus de stock (et donc une grosse trésorerie immobilisée). Il est donc normal que le revendeur adapte ses prix par rapport à son investissement et ses charges.

Il y a donc un changement dans les stratégies de vente. Les chaussons d’escalade ont longtemps été des produits d’appel dans les grandes enseignes. On fait venir le client grâce aux chaussons et on marge sur des produits annexes que l’on espère lui vendre comme le textile… Ce concept est donc en perte de vitesse car les trop faibles marges enregistrées à l’époque ne permettent pas de faire face aux charges liées aux stocks et à la masse salariale d’aujourd’hui. Un magasin  est dans l’obligation d’avoir des vendeurs qui connaissent les produits et capables de faire du conseil.

PG : N’est-ce pas un faux procès qui est fait aux chaussons d’escalade (fabriqués à la main et en Italie) alors que personne ne semble rechigner à acheter des Nike à 150€ fabriquées dans un contexte que tout le monde connait ?

Scarpa : Oui complètement car aujourd’hui 50% du prix de revient d’un chausson SCARPA est représenté par la main d’œuvre uniquement pour l’assembler (environ 110 opérations manuelles sur une paire en moyenne) alors qu’à temps de travail équivalent, sur un chausson fabriqué en Asie, la main d’œuvre ne serait que de 10%. Donc oui, fabriquer des chaussons en Asie serait moins coûteux qu’en Europe mais une question de savoir-faire et de qualité se poserait.

Pour info, le nombre d’opérations manuelles peut augmenter jusqu’à 130 fois sur des modèles techniques alors qu’une chaussure basique type « sneakers » est produite en moins de 30 opérations manuelles.

Les matières utilisées aujourd’hui sont aussi plus techniques et surtout plus coûteuses qu’avant. Ce sont des choix que nous assumons et j’espère que les gens sont contents de la technicité des produits et des choses que nous avons pu améliorer ces dernières années sur les chaussons (souplesse, performance, confort).

Ce choix de matériaux est très important à mettre en avant parce qu’il conditionne aussi la capacité du chausson à être ressemeler. Un chausson Scarpa peut être ressemelé plusieurs fois sans que ses qualités intrinsèques ne diminuent. C’est un argument important pour défendre le prix de nos produits.

PG : Ne pourrait-on pas industrialiser cette production ? Pourquoi continuer à les faire en Italie?

Scarpa : Tout simplement car le savoir-faire n’a pas de prix et que la qualité des produits viennent aussi de la production et de l’assemblage. Également parce que l’usine de SCARPA où tout a commencé il y a 80 ans est basée à Montebelluna et emploie plus de 250 personnes essentiellement originaires de la région et qu’il est très important pour la famille Parisotto, fondatrice de la marque, de continuer à produire en Italie et faire vivre une partie de cette région (* le modèle Origin est fabriqué en Roumanie).

Donc acheter un chausson SCARPA c’est aussi acheter un produit fabriqué dans de bonnes conditions avec des gens correctement rémunérés pour ce travail.

Est-ce que les gens se posent cette question quand ils achètent leur tee shirt, jean ou sac?

PG : Le marché français est-il si particulier pour que des marques ne souhaitent pas vendre certains modèles chez nous parce qu’ils coûtent trop cher ?

Scarpa : Historiquement le marché français a toujours été le plus bas au niveau européen voir même mondial si l’on compare les prix US, scandinave et japonais. Il est vrai que nous étudions bien la question du prix avant de lancer un nouveau chausson sur le marché français. Si le prix est jugé trop élevé par rapport aux bénéfices que l’utilisateur du chausson va en tirer (confort, poids, perf, précision), alors ce chausson ne marchera pas. C’est très stimulant pour nous de garder cette considération prix en tête lors de la conception et la commercialisation car il est important que le prix soit en phase avec la qualité perçue du chausson.

PG : On constate que beaucoup de fabricants tentent de créer leur propre gomme pour vraisemblablement échapper à Vibram (un constat identique est fait dans le textile avec Gore Tex) ? Proposer une XS Gripp 2 coûte vraiment si cher ?

Scarpa: Oui, travailler avec VIBRAM est gage de qualité mais représente un certain prix sans aucun doute. La qualité des gommes VIBRAM n’est plus à démontrer, et SCARPA souhaite sur ses modèles haut de gamme les chausser de la meilleure gomme existante sur le marché. Est-ce que Ferrari mettrait des pneus premiers prix sur ses autos?

Il est vrai aussi que nous commençons à intégrer sur  nos modèles débutants et intermédiaires des gommes différentes, produites par un fournisseur italien spécialiste des gommes et basé à coté de SCARPA afin de conserver un circuit court et une bonne réactivité.


Tout le monde a son avis sur le prix des chaussons. Chacun verra aussi midi à sa porte et les consommateurs que nous sommes espérerons toujours payer le moins cher possible et c’est bien normal. Il est aussi de notre responsabilité en tant que consommateur de réfléchir avant de consommer et de se poser les bonnes questions.

Nous devons aussi accepter que le contexte a évolué. Aujourd’hui les grimpeurs passent beaucoup de temps en salle. Et parallèlement à ça, nous sommes très souvent désireux de grimper avec des top chaussons, de la top gomme… Le combiné des deux fait que les chaussons s’usent très vite (trop diront certains…).  On voit d’ailleurs de plus en plus de grimpeurs faire leurs blocs d’échauffement avec des chaussons plus rigides, moins performants et surtout moins onéreux.

149 euros dans le contexte de fabrication expliqué ci-dessus ne nous était pas apparu déraisonnable. L’escalade est souvent associée dans l’imaginaire collectif à un sport coûteux. Au regard des prix pratiqués dans d’autres disciplines de « masse », nous ne sommes pas tout à fait d’accord. Mais le débat reste ouvert…

Publié le : 26 septembre 2019 par Vincent vues

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