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« Silence », l’histoire du premier 9c au monde, raconté par Adam Ondra !

Silence. Pas de bruit. La corde se tend. Adam ne crie pas… Inhabituel ! A-t-il enchaîné la voie ? Au pied de la grotte, tout le monde se pose la question. Personne n’exulte. Mais que s’est-il donc passé ?

Trente mètres plus haut, Adam Ondra ne parvient pas à laisser échapper sa joie, son soulagement. Il n’arrive pas à laisser le moindre son sortir de sa bouche. Au lieu de ça, les larmes gagnent ses yeux. Il tremble, et se laisse pendre dans le baudrier, 20 minutes après avoir décollé du sol.

Adam Ondra vient d’accomplir un exploit: il est le premier grimpeur de l’histoire à enchaîner une voie aussi dure, proposant une nouvelle cotation: 9c.


Entre le possible et l’impossible ?

L’histoire du premier 9c ? Elle commence en 2011.
Le premier personnage de cette fabuleuse histoire ? Laurent Laporte, ouvreur international et fondateur de la marque de prises Cheeta. À ce moment, le français est encore bien loin de s’imaginer que sept ans plus tard, la voie qu’il avait commencé à équiper deviendrait le premier 9c du monde.

Car à l’époque, Laurent pensait l’itinéraire impossible. En 2011, aucune voie n’existe encore dans la partie la plus déversante de la grotte de Flatanger. Équipé de son perfo, Laurent équipe les 25 premiers mètres, cotant 8b, pensant que la suite de la voie serait infaisable. Et pour cause ! Les mouvements qui suivent sont ceux qui composent le premier -et plus dur- crux de la voie. Un passage qui coterait 8C bloc à lui seul !

En 2013, le tchèque prend le relais. Pour lui, la suite de la voie est extrême, mais réalisable. Il équipe alors la ligne, jusqu’au sommet. « Cette année-là, j’ai mis mes premiers essais dans la voie. J’étais encore bien loin de pouvoir réaliser tous les mouvements. C’était dur, mais possible ! Je n’avais pas encore les capacités pour pouvoir l’enchaîner. Je l’ai donc laissé de côté, jusqu’à l’année dernière. » 

L’aventure était lancée, « Project Hard » était né.

Quand l’impossible devient possible…

Il existe trois 9b+ dans le monde. Tous ont été grimpés par Adam. Seule « La Dura Dura » fut répétée par Chris Sharma également. Après avoir enchaîné les voies les plus dures du monde, grimpé le « Dawn Wall » et ses 32 longueurs, répété quelques blocs parmi les plus extrêmes de la planète et glané un titre de champion du monde en compétition, Adam Ondra pouvait se consacrer complètement à « Project Hard ».

Ces deux dernières années, il n’y avait pas un jour où Adam ne pensait pas à son projet. Et pour pouvoir enchaîner le premier 9c du monde, rien de tel que de se rendre sur place, et travailler la voie, encore et encore. Au total, le tchèque aura fait sept allers-retours jusqu’à Flatanger durant les vingt-quatre derniers mois.

Mis bout à bout, Adam aura passé plus de 45 jours dans la grotte, avec comme unique but de monter au sommet de « Project Hard ».

« L’année dernière, je n’étais simplement pas assez fort, mais j’essayais tout de même de trouver la meilleure des méthodes.
Ce qui est difficile quand tu travailles un projet, c’est au bout d’une semaine ou deux: quand tu atteints un point où tu connais la voie par cœur, mais qu’il devient très difficile de progresser, à moins d’être plus fort.
J’ai vécu ça avec « La Dura Dura ». Au bout d’un moment, je pensais que j’allais l’enchaîner rapidement, mais une semaine plus tard, je n’avais toujours pas progressé dedans. J’avais juste besoin de devenir plus fort, pour aller plus loin. »

Adam Ondra envoie les pieds en premier dans ce crux extrême.

Petit à petit, le travail d’Adam paye. Devenant plus fort, il parvient à enchaîner quelques séquences de la voie. Puis, son corps assimilant les mouvements, il travaille des sections de plus en plus longues.

Jusqu’à cet été, où il réalisait sa plus grosse progression dans la voie. Adam établissait une connexion, enchaînant la voie sans ses vingt premiers mètres. Une avancée énorme ! C’était la première fois en quatre ans qu’il parvenait à enchaîner bout à bout les crux 1, 2 et 3. Pour lui, ce morceau de voie valait déjà à lui seul 9b+, et était la ligne la plus dure qu’il n’avait jamais enchaîné.

Mais tombé malade durant son trip, Adam était contraint de rentrer chez lui… Il devra alors attendre début Septembre pour y retourner.

« Je pense que le fait de tomber malade lors de mon précédent trip n’était pas quelque chose de si négatif.
J’ai pu me reposer et recommencer un bon cycle d’entraînement. Quand je suis rentré chez moi, j’ai planifié trois, quatre semaines d’entraînement avec Patxi Usobiaga. J’ai laissé de côté l’endurance et je me suis concentré exclusivement sur de la force pure. Du pan Güllich, et pleins de blocs. Je me sens fort comme jamais je ne l’ai été auparavant. Je me suis rendu compte que l’endurance n’apporte pas grand chose dans cette voie, parce qu’il y a beaucoup de repos. Ce qu’il faut, c’est être capable de grimper beaucoup de blocs, avec des repos assez courts entre. Pas la peine de pouvoir enchaîner 40 mouvements d’affilée. Dans la voie, il n’y a pas plus de 15 mouvements à la suite sans un bon repos. »

L’entraînement façon Ondra.

L’ascension – Dimanche 03 Septembre 2017

Dimanche 03 Septembre. Une date qu’Adan Ondra n’oubliera sans doute jamais. De retour en Norvège depuis quatre jours seulement, il s’apprête à mettre son deuxième vrai essai dans la voie depuis le sol.

La veille, le samedi, le tchèque avait mis son premier essai depuis le bas de la voie. Immédiatement, il comprenait qu’il était tout proche de l’enchaînement. Malheureusement, impossible pour lui de mettre deux grosses tentatives le même jour : « Il y a sept coincements de genou dans la voie, et mes genoux et mollets souffrent tellement pendant mon run, qu’il est clairement impossible de mettre deux vrais essais le même jour. »

Il faudra alors attendre le lendemain, pour que le jour J arrive enfin. Pourtant, rien ne laissait présager que ce dimanche 03 Septembre marquerait l’histoire. « J’étais beaucoup moins frais que la veille. Hier, j’aurais dit que j’avais 25% de chance de l’enchaîner. Aujourd’hui, plutôt 15%. »

Et puis, il fait relativement chaud dans la grotte. Les températures n’avaient jamais été aussi élevées depuis son arrivée: « Il faisait entre 16°C et 17°C. J’aurais aimé qu’il fasse un petit peu plus froid ».

La fatigue était également présente. Adam souffrait encore au niveau des jambes de son essai de la veille. Si bien que quelques minutes avant l’enchaînement, Klaus Isele, son physiothérapeute, lui masse les jambes, et les prépare à travailler de nouveau. « Le fait que Klaus Isele me masse a clairement été une pièce essentielle du puzzle dans mon enchaînement. Pourtant, malgré ça, je ne pouvais pas rester aussi longtemps dans les coincements de genou que la veille. »

« Il m’est arrivé quelque chose de bizarre dimanche dernier. Le matin même, je ne pensais vraiment pas que j’allais enchaîner la voie ce jour-là. Et avec un peu de recul, je me rends compte que ça m’a vraiment aidé. Quand j’étais dans le dernier coincement de genou avant le premier crux, je pensais que je devais passer du mode [relax] au mode [combat]. Mais en fait, pendant l’enchaînement, cela ne s’est pas produit. J’ai cru que ça serait une erreur, car j’étais sûr de tomber au dernier mouv de ce crux. Mais j’ai été tellement précis, mettant 150% de précision dans chacun de mes déplacements, que j’ai réussi à passer. Finalement, le fait d’être resté en mode [relax] m’a permis de ne pas m’épuiser ! »

Iva Vejmolová, sa compagne, présente au pied de la voie lors de l’enchaînement, commente: « Quand nous l’avons vu grimper dans le premier crux, qui est le plus dur, nous étions tous sans voix au bas de la grotte. Il l’avait passé de manière si parfaite ! À ce moment, je me suis mise à pleurer. Je savais que s’il ne tombait pas là, alors il allait enchaîner la voie. »

Ensuite, il y a ce fameux retourné, où il faut envoyer les jambes au-dessus de la tête, et coincer les chaussons dans une étroite fissure. « J’ai senti que mes contrepointes étaient parfaitement calées dans la fissure, comme jamais auparavant. C’est à ce moment que j’ai soudainement réalisé où j’étais, et que je ne devais surtout pas laisser cette opportunité filer ! »

Retournement complet pour Adam.

Et puis, suit le crux 2, un 8B bloc. « Mais avant, il y a un gros repos, où je coince de nouveau le genou, pour me refaire complètement. Lors de l’enchaînement, j’y suis resté un long moment, peut-être entre 4 et 5 minutes. Physiquement, je ne me sentais pas très fatigué et je savais que j’avais une chance de pouvoir terminer la voie. J’avais peur des deux crux suivants, mais tout s’est bien passé. »

Oui, tout s’est bien passé pour Adam, qui passe le crux 2 sans encombre, avant de ne faire qu’une bouchée du troisième crux en 7C+. À la fin de ce passage, un bac et seulement cinq mouvements le séparent du relais final. « J’ai toujours cru que quand j’arriverai sur ce bac, j’allais complètement me détendre et commencer à célébrer ma victoire. Mais en fait, ça ne s’est pas du tout passé comme cela ! J’avais les jambes complètement cramées, elles étaient même devenues toutes engourdies tellement je les avais poussé à leur extrême limite dans le coincement de genou précédent. Donc au lieu de commencer à célébrer mon enchaînement, j’étais concentré au maximum, par peur de tomber à cause de mes jambes fatiguées. J’ai donc pris une bonne minute de repos, et puis j’y suis allé… Jusqu’au sommet !

« Silence » était née.

« Silence », le premier 9c de l’histoire !

« Silence ». C’est ainsi qu’Adam Ondra a décidé de baptiser officiellement le premier 9c du monde. Car « Project Hard » n’était qu’un nom provisoire, donné le temps du travail de la voie. Depuis dimanche dernier, « Project Hard » n’est plus un projet.

Mais alors pourquoi avoir choisi « Silence » comme nom ? Adam s’explique: « Pendant que j’étais dans le crux de la voie, j’avais l’impression d’être dans mon propre monde, mon esprit était dans un silence total, mon corps détendu, enchaînant les mouvements de manière fluide, en harmonie avec la voie, malgré l’extrême difficulté de celle-ci. Quand j’ai atteint le relais, j’ai voulu crier de toutes mes forces, mais je ne pouvais pas. Trop accablé pour briser le silence. Ça ne m’était jamais arrivé. Au lieu de crier, j’étais submergé par l’émotion, un mélange de joie et de soulagement m’ont envahi. J’avais les larmes aux yeux en redescendant. »

Un entraînement spécifique, taillé pour le 9c !

Adam Ondra a littéralement consacré les deux dernières années de sa vie à « Project Hard ». Bien sûr, le tchèque ne pouvait pas toujours être en Norvège. Alors, il trouvait d’autre moyen pour progresser dans la voie, comme la travailler chez lui, à l’entraînement.

Comment ?

En reproduisant par exemple les passages clés sur son mur. Afin de se familiariser avec ces mouvements si étranges, Adam répétait encore et encore dans sa salle en République Tchèque les différents crux de « Project Hard ». Notamment le premier, où il faut se retourner complètement, envoyer les pieds au-dessus de la tête, et coincer ses deux contrepointes dans une fissure étroite, avant de pivoter totalement autour de son genou pour se redresser.

Mais ce n’est pas tout, pour réussir le premier 9c du monde, Adam a dû entraîner ses jambes de manière spécifique, notamment ses mollets.

« Cette voie m’épuise complètement les jambes et les muscles de mon mollet ! C’est facile, « Project Hard » compte sept endroits où je coince mon genou. C’est le seul moyen pour que mon corps soit détendu à 99%, excepté pour mon mollet. On parle de rester en appui sur un genou pendant plusieurs minutes, tenu par un seul muscle. J’ai donc dû m’entraîner spécifiquement pour cet effort, ce qui m’a permis de rester plus longtemps dans ces positions de repos, et ainsi repartir les bras un peu plus frais. »

Quand les coincements de genoux deviennent légions.

Enfin, rien n’était laissé au hasard. Adam Ondra a très rapidement commencé à travailler avec un physiothérapeute, Klaus Isele. Pourquoi ? Pour apprendre à mieux connaître son corps. Avoir de la force, c’est bien, mais savoir la contrôler précisément, c’est encore mieux. Et c’est ce qu’il fallait pour enchaîner « Silence ».

Le matin même du jour de l’ascension finale, Klaus Isele était là, pour masser et préparer Adam avant son run.

La voie.

À quoi peut bien ressembler le premier 9c du monde ? Non, ce n’est pas d’ignobles petites croûtes dans un pan de mur à 45°. Mais plutôt des mouvements de contorsionniste, comme il n’en existe nulle part ailleurs.

Plus en détails, c’est 45 mètres d’escalade, pour un voyage d’environ vingt minutes.
Tout commence par une vingtaine de mètres en 8b, avant un gros coincement de genou.
Cinq mètres plus loin commence le crux 1, qui compte 10 mouvements. À lui seul, ce crux équivaut à un bloc en 8C. Et pour cause, il faut se retourner complètement au beau milieu du toit, envoyer les pieds au-dessus de la tête, et coincer ses deux contrepointes dans une fissure étroite, avant de pivoter totalement autour de son genou pour se redresser. Un mouvement ultra-exigeant, qui impose une précision d’exécution au millimètre.
Ensuite, il y a le crux 2, coté 8B bloc.
Suivit quelques mouvements plus loin par le crux 3, 7C+ bloc.
La particularité de cette voie ? Elle compte plus de six coincements de genou, permettant à Adam de pouvoir se relâcher entre les différentes parties difficiles de la voie et se retrouver pendu par un genou, la tête en bas. « Sans les coincements de genou ? La voie vaudrait au moins 10a ! » commente le tchèque.

Le mot de la fin ?

« Pour moi, c’est incontestablement le plus bel accomplissement de ma carrière de grimpeur. C’est ce que j’apprécie le plus, une voie dans laquelle j’ai mis beaucoup d’efforts et où j’ai dû aller puiser très loin dans mes ressoures. Maintenant que ce projet est devenu réalité, c’est juste exceptionnel ! C’est une expérience unique et si intense.

J’ai le courage de dire que c’est le premier 9c du monde tout simplement parce que je trouve que c’est beaucoup, beaucoup plus dur que tous les 9b+ que j’ai déjà fait. »

Le palmarès d’Adam, dans le 9b et plus, classé par ordre chronologique.

03/2010 Golpe de Estado, Siurana, Spain, répété
02/2011 La Capella, Siurana, Spain. 9b, première ascension
03/2011 Chaxi Raxi, Oliana, Spain. 9b, première ascension
04/2011 Chilam Balam, Villanueva del Rosario, Spain. 9b, répété
04/2011 La Planta de Shiva, Villanueva del Rosario, Spain. 9b, première ascension
10/2012 Change, Flatanger / Hanshallaren, Norway. 9b+, première ascension
02/2013 Fight or Flight, Oliana, Spain. 9b, répété
02/2013 Dura Dura, Oliana, Spain. 9b+, première ascension
08/2013 Iron Curtain, Flatanger / Hanshallaren, Norway. 9b, première ascension
08/2013 Move, Flatanger / Hanshallaren, Norway. 9b, première ascension
12/2013 Vasil Vasil, Sloup, Czech Republic. 9b+, première ascension
02/2014 First Round First Minute, Margalef, Spain. 9b, répété
11/2015 C.R.S., Mollans, France. 9b, première ascension
02/2016 Stoking the Fire, Santa Linya, Spain. 9b, répété
10/2016 Robin Úd 9b, Alternativna stena, Slovakia, première ascension
02/2017 Pachamama, Oliana, Spain. 9b, répété
02/2017 Mamichula, Oliana, Spain. 9b, première ascension
04/2017 Queen Line, Laghel – Arco, Italy, 9b, première ascension
04/2017 Lapsus, Andonno, Italy, 9b, première ascension
09/2017 Project Hard, Flatanger / Hanshallaren, Norway. 9c, première ascension

  • Crédit photos: Coll. Ondra

Publié le : 09 septembre 2017 par Nicolas Mattuzzi 23702 vues

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