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Le mental : à quoi faut-il penser quand on est dans une voie max ?

Chaque jour, plusieurs milliers de pensées traversent notre esprit. Combien ? Beaucoup. Sur la toile, dans la littérature, un nombre revient en permanence : 60 000. Pourquoi pas 50 000, ou 80 000 ? Une étude plus influente que les autres ? Amusez-vous à taper « nombre de pensées par jour » dans un moteur de recherche… 60 000. Encore.

Petit sourire en coin, car je me souviens d’une étude bien plus vieillotte, qui a ancré dans les esprits un autre nombre : 40. Pour maigrir, il faut courir au moins 40 minutes, à vitesse modérée. Pendant des années, c’est ce qui a été enseigné. Mauvaise interprétation ou étude isolée ?

La recherche, les études, voilà ce qui nous fait avancer, voilà ce qui nous fait rêver. On veut des données. Des statistiques. Alors voilà, vous allez devoir gérer 125 pensées en restant 3 minutes dans une voie.

Mais peut-on vraiment choisir ? Orienter ? Sommes-nous capable d’agir ? Toutes ses pensées sont-elles conscientes ? Voilà un beau sujet de philosophie : peut-on parler d’une pensée inconsciente ?

1 Rappel des problèmes que soulèvent la définition de la conscience réflexive comme aperception immédiate des actes et contenus de notre pensée.

Euh… passons au point 2.

2 Justement, à quoi pensent les préparateurs mentaux ?

Hypnose, sophrologie, mindfullness, PNL, méditation…mais aussi méthode Bulgare, statodynamique, ou échauffement russe : comme dirait Eric Antoine (quelle référence !), « ça fait flipper ». Préparation physique ou mentale, rien que ces termes font peur. Et bien plus encore quand on évoque les différentes méthodes, les outils, ces tests aux noms barbares.

Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Qui n’a jamais prononcé cette phrase ? La préparation mentale se base sur ce concept (et je vais me taire à propos de la préparation physique, promis !), on l’oublie trop souvent. Il existe, en théorie, des exercices simples, facile à mettre en place, n’importe où sur Terre. L’idée n’est pas de ne pas penser, mais d’apprendre à gérer ce qui nous traverse l’esprit. Au bon moment. C’est ça qui est difficile.

Notre cerveau est un petit malin qui nous joue bien des tours. Etes-vous capable de marcher sur une poutre de 20cm de large posée sur le sol ? Oui, évidemment. Mais à 350 mètres du sol ? Non. Et pourtant, vous savez le faire. Que se passe-t-il dans votre tête pour que soudainement la peur vous envahisse ? Notre cerveau est génial, car il nous protège, il se projette dans des situations pour ne pas refaire les mêmes erreurs que dans le passé. Il anticipe. Mais il peut nous limiter, car il a tendance à plonger dans le négatif. Imaginez seulement si votre cortex vous disait « ouah trop bien, on va sauter entre ces 2 immeubles pour voir ce que ça fait ! ». Votre cerveau est capable de faire des miracles, encore faut-il lui ouvrir quelques portes, lui donner quelques autorisations. Et pour ça, il faut des clés. Les préparateurs mentaux ont un grand trousseau avec des dizaines de clés, justement. A vous de choisir. De tenter. Les passepartouts n’existent pas ici. Les préparateurs mentaux ne sont donc pas des serruriers. Métaphores pourries ? Respectez votre cerveau, il adore !

prepa mentale

3 La Base

Je ne sais plus qui a dit un jour « le ski extrême c’est facile jusqu’à ce que tu tombes ». J’ignore si c’est vrai, mais ça souligne au moins un point important : on ne pense certainement pas à la même chose quand tout va bien ou quand tout va mal. Le second point intéressant, c’est qu’il est possible de se sentir bien, même dans son niveau max.

J’ai beau faire des planifications de préparation physique à longueur de journées (oh j’aimerais qu’elles soient plus longues !), j’assume pleinement le fait de dire que dans son niveau max, on se moque complètement du physique. Le jour J, peu importe ce qui se passe musculairement, il ne reste que la tête.

Deux points sont importants, gardons le 3ème pour le prochain paragraphe :

Le monologue intérieur : il doit être positif. Cela paraît évident, mais notre cerveau voit plutôt une mauvaise prise, qu’une opportunité de passer. On doute. On se dit même que « ça risque de faire un bouchon », ou de « tomber à tel mouvement », surtout en compétition. On se dit que la demi-finale n’est de toute façon pas sortable, sauf pour l’élite. Qui dit ça ? C’est vous ! Imaginez, avant même de grimper, vous donnez déjà ce signal à votre cerveau : « tu vas tomber là ». Soyez positifs (ce qui n’empêche pas d’être réaliste !). De même qu’en plein effort, ne dites pas « oula la, je vais me la coller », ou « je suis cramé ». Une voie reste une voie. Notre cerveau réagit parfois de manière étrange. A l’entraînement, si vous dites à un grimpeur qu’il va essayer une voie de finale, il va se surpasser, car inconsciemment, il sait que c’est la dernière ligne droite d’une compétition. Si vous lui dites « c’est une voie de type demi-finale », il pourra prendre peur, car au fond de lui il se dira qu’il doit être entre 1er et 8ème sur 26 pour atteindre la finale (par exemple, en difficulté).

Au quotidien, nous passons notre temps à jouer avec les images, les métaphores, à utiliser des mots qui nous plaisent ou au contraire nous déstabilisent. Sachez les identifier. Notre corps réagit physiquement à tout cela, en permanence. Vous, les compétiteurs, imaginez que vous faites une finale sans spectateur, ça vous fait quoi ? Vous n’avez plus envie de grimper ? Bah oui. Dites à votre cerveau que vous êtes heureux d’être là, que vous vous sentez libre, privilégié, ou je ne sais quoi. Même dans la voie. Bien sûr. Quand vous cramez, plutôt que de voir votre champ de vision se rétrécir, ou de laisser s’installer cette impression d’obscurité, imaginez rapidement une couleur vive, dynamisante, explosive. Repensez à une partie d’une musique. Pour les connaisseurs, réactivez un ancrage.

Stop aux « je vais voir », « il faut que je » : mettez de l’intention, de la vraie intention. Je veux. Je vais réussir. Ça fait partie du monologue intérieur, oui. Mais, c’est plus que du « positivisme ». C’est de la volonté, de la détermination parfois ! Prononcer ces mots, c’est déjà agir sur sa manière de respirer, c’est envoyer de l’influx, c’est comme imaginer une cible à atteindre, qui vous obsède. Et là, le lien est fait avec le 3ème point, et donc le 4ème paragraphe (pour ceux qui suivent encore !)

4 Les champs attentionnels

Dans son niveau max, à quoi penser ? Ou plutôt sur quoi se concentrer ? Penser, dans son niveau max, n’est-ce pas finalement se concentrer ?

Prenons un exemple : mettez-vous au pied d’un bloc difficile. Le résultat sera-t-il le même si vous vous focalisez sur la sensation du toucher de prise sur la main droite, sur votre respiration, sur la prise finale, sur le bruit des spectateurs ? Non.

En réalité, on parle plutôt de champs attentionnels. Dans le jargon, on dit qu’ils peuvent être :

Externe / interne : une « concentration » plutôt sur le milieu extérieur (ensemble de la voie, prises etc.), ou en vous (battements de cœurs, toucher etc.).

Etroit / Large : vous avez tous déjà eu entre les mains ce fameux tuyaux d’arrosage jaune. Quand vous tournez l’embout, soit vous avez un jet puissant, soit vous avez une sorte de parabole plus large, mais peu puissante. C’est le même principe avec votre regard, ou plus exactement votre attention. Soit vous vous focalisez sur un point précis, soit sur une prise d’informations plus étendue. A titre d’exemple, pour de l’externe large, ce serait « regarder » les 3 prochains mètres de la voie, ou pour de l’interne étroit vous focaliser sur la sensation de la pointe du pied sur une prise bien pourrie…

Alors tout part de là !

Salomé Romain, un mental et une rage de vaincre incroyable!

Salomé Romain, un mental et une rage de vaincre incroyable!

Etes-vous capable de passer d’un champ attentionnel à un autre ? Pendant combien de temps ? Savez-vous lequel est le plus approprié, et quand ?

Un mauvais choix, un manque d’entraînement, gaspillent de l’énergie inutilement. Il faut donc s’entraîner, et le travail des champs attentionnels est vraiment compatible avec un travail technique. Et ça, aucun entraîneur ne pourra le faire à votre place, ni même vérifier ce qui se passe dans votre tête. Un grimpeur qui se focalise uniquement sur la distance entre 2 dégaines n’aura pas la même réussite qu’un expert qui saura passer d’une prise d’informations large, à une sensation de poussée maximisée, suivie d’un contrôle de sa respiration au moment du mousquetonnage, ou tout ce qui peut optimiser une voie ou un bloc dans son niveau max. Je pense que ce mental-là est bien plus important que votre niveau en rési, ou votre capacité à tracter à un bras. On n’y pense jamais dans les analyses, mais il suffit parfois à expliquer une réussite ou un échec…encore faut-il y penser !

N’entendez-vous pas les enseignants dire : « cet élève ne sait pas se concentrer ». Mais ça signifie quoi ? Ne dites jamais ça, il finira par en faire une croyance limitante. Cet enfant est forcément concentré, seulement son attention est tournée sur le mouvement des branches depuis la fenêtre.

Ce travail des champs attentionnels, et de flexibilité (passer de l’un à l’autre), mêlés à des émotions (positives), c’est ce qui permettra plus tard de libérer de l’énergie pour l’intuition, le feeling, ce petit truc qui fait que tout se passe comme prévu, mais en mieux.

La préparation mentale aide à contrôler ses pensées. Plutôt que de vouloir balancer du physique et de passer des heures sur des machines de musculation, il serait peut-être bon de faire le strict minimum et de libérer du temps pour…le mental ! Un entraîneur ne pensera jamais à votre place. Cela demande du temps et de l’entraînement, comme pour le reste.

Alors, moi, Thomas, je rêve d’un système où les entraîneurs cessent de raisonner en volume fatigant, au quantitatif dégradant. Le mental s’inscrit pleinement dans l’entraînement, dans le flot du nombre de séances par semaine. Et franchement, essayez de travailler vos champs attentionnels, vous verrez que ce n’est pas si reposant que cela !

A quoi penser dans son niveau max ? Voilà déjà quelques pistes. Expérimentez, prenez des notes. Observez. Ecoutez-vous. Il ne suffit pas d’être une machine de rési pour performer. Il faut…apprendre à utiliser son cerveau. Bien avant ses muscles. Et pourtant, je ne suis pas du genre à critiquer la prep physique !

Thomas Ferry – Préparateur physique en escalade

 

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Publié le : 02 novembre 2015 par Charles Loury 7356 vues

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