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Falaise et compétition : une corde sensible ?

Il y a un mois, nous avons contacté Thomas Ferry (Préparateur physique et fondateur du site PrépaGrimpe) pour lui proposer un certains nombres de thèmes tournant autour de l’entraînement et de la préparation physique en escalade. Chaque mois, vous retrouverez ainsi un sujet, un thème sur l’entraînement et/ou la préparation physique en escalade.

Si vous souhaitez que certains thèmes soient abordés, n’hésitez pas à nous laisser un message ici!

Voici son premier article qui aborde le thème de la falaise dans l’entraînement d’un compétiteur. 

Certains compétiteurs sont catégoriques : la grimpe en falaise s’éloigne trop du spécifique et ne permet pas de s’entraîner efficacement. Au contraire, d’autres profitent des conditions aux quatre coins de l’Europe (et du monde…) pour faire tomber quelques croix, embouteillées ou non.

C’est peut-être parce qu’il existe ces deux mentalités (qui détient la vérité ?) que beaucoup d’autres grimpeurs se posent ces questions : faut-il intégrer la falaise dans mon entraînement ? Existe-il un juste milieu ? Avec quelles thématiques ?

La différence entre la bonne falaise, et la mauvaise falaise

Longues voies en 8a de 40m sur prises sur-magnétisées, ou couenne en 8b+ de 9m un peu poussiéreuse…on le comprend tout de suite, il y a falaise et falaise ! On pourrait donc penser que la bonne solution serait de grimper sur des voies homogènes, proches de ce qui est demandé en compétition. C’est souvent ce qui est fait, et c’est d’ailleurs bon pour le moral, car il est très désagréable de devoir tirer au clou dans un 7b d’échauffement, dans un vieux pas de bloc qui fait mal au doigt, avec seulement 4 dégaines jusqu’au relai. Quand on fait 8a à vue en compétition, on en prend un coup…et c’est normal.

Alors oui, les compétiteurs qui intègrent la falaise dans leur entraînement s’orientent plus facilement sur des voies « rési », ou « conti ». Belles envolées, épuisement des réserves énergétiques, mouvements d’ampleur, bonne ambiance au pied de la falaise et au camping… nous sommes parfois un peu loin de la petite barre équipée au pied d’un village perdu, et fréquentée uniquement par quelques locaux, le soir de 18h à 20h en plein été. Et pourtant, là aussi il peut y avoir des 8b.

Question d’intérêt(s)

Il ne faut pas oublier ce point, essentiel : la performance ne tient que si le plaisir est là. Il vaut mieux mal s’entraîner en falaise et se faire plaisir, que vouloir absolument « faire du caillou » en se forçant à moitié. Intégrer la falaise dans son entraînement, c’est déjà y trouver un intérêt. Si ce dernier n’est pas connu, ou ressenti, si les objectifs ne sont pas définis, et si le plaisir n’est pas le moteur principal de la sortie, alors rien ne sert de s’entêter. Cela signifie donc que les grimpeurs qui ne prennent pas forcément plaisir en falaise (peur du vol notamment) pourront tirer les bénéfices de quelques sorties en planifiant des objectifs directement rattachés à leur planification. Enfin, si vous venez en falaise uniquement pour cocher des croix pour un sponsor, sans plaisir, et sans lien avec votre entraînement, alors… ne passez pas trop de temps dehors, en effet !

Les inconvénients d’un travail en falaise

La question d’intérêt(s) ayant été posée, on peut maintenant s’interroger sur les inconvénients d’une telle démarche d’entraînement.

1 Le volume de grimpe : attention, une journée en falaise, avec parfois de la route, une marche d’approche plus ou moins longue, peut engendrer un volume d’escalade non négligeable dans une planification. C’est valable pour une journée, mais aussi pour un weekend, ou une semaine de vacances. La fatigue est plus « générale », il faudra donc envisager du repos. Deux jours en falaise peuvent représenter le volume horaire d’une semaine d’entraînement…

2 Les préhensions : certaines prises sont traumatisantes. On pense bien évidemment aux mono et bidoigts par exemple, pas toujours aussi doux que les prises en résine. Evidemment, on peut aussi souligner le monde existant entre rocher et prises artificielles : grain, homogénéité, régularité notamment.

3 L’échauffement : si votre routine d’échauffement n’est pas optimale, et surtout si vous grimpez dans des voies exigeantes, vous risquez plus facilement de vous blesser. C’est aussi le cas entre deux voies, après un repos conséquent.

4 Les aléas météo : il ne faut pas tout miser sur une sortie en falaise…et prévoir un plan B en fonction des conditions météorologiques.

5 Le travail des pieds, et les prises intermédiaires : les falaisistes s’habituent vite à certaines prises de choix ! Pieds (micro) multiples, prise en « inter » pour relancer, c’est un style qui s’éloigne des voies en compétition…

A part peut-être pour le point n°1 qui surprend parfois quelques grimpeurs et entraîneurs, le reste semble admis par toute la communauté grimpante ! Le paragrapge suivant est bien plus intéressant.

Les différentes thématiques à travailler

Quand on sait pourquoi aller en falaise, et quand on a conscience des limites d’un tel travail, alors on est prêt à explorer ce merveilleux outil laissé par dame nature ! Oui, la falaise doit être intégrée dans les planifications, mais souvenez-vous : « rien n’est poison, tout est poison, seule la dose est poison » (comme l’a écrit ce bon vieux Philippus Theophrastus Aureolus Bombastus von Hohenheim)…

La falaise permet de travailler différents points, voici donc une petite sélection :

1 La rési / conti : bien sûr il n’est pas simple de trouver des voies homogènes ou avec une difficulté croissante, mais le plaisir d’être dehors peut décupler vos réserves et assurer un travail plus qualitatif qu’en salle. Attention à bien prévoir le repos nécessaire. Très honnêtement, on peut même envisager un cycle entier de « rési », mais globalement assez éloigné de la période des compétitions. Si la sortie en falaise n’a pas pour objectif de « travailler énergétiquement », c’est l’occasion de profiter d’une période de forme, ou de relancer petit à petit « la machine » dans une période transitoire d’entraînement (longs repos entre les voies)…

2 La lecture et la réorganisation dans la voie : c’est un point important, essentiel même, et il faudra savoir sortir des voies blanchies et autres vidéos trouvées sur Internet. Vous savez, ces images qui vous ont fait connaître la voie, et qui n’est donc plus tout à fait réalisée à vue ?! Sachez accepter d’être malmené, c’est un objectif d’entraînement pour progresser en « à vue ». Ne regardez pas la cotation, testez vos limites de lecture. A ce propos, la vraie performance, est-ce un 8c dans votre style, ou un 8a dans un domaine qui vous rejette souvent ?! Certaines performances correspondent parfois à une évolution du style de grimpe, et certaines voies dans le 7 ne sont plus trop fréquentées par les compétiteurs, un peu apeurés…Il faut donc oser échouer !

Autre point très intéressant, directement issu de cette thématique de la lecture : la réorganisation dans la voie, c’est-à-dire comment réagir face à une erreur de lecture ? Certains compétiteurs perdent tous leurs moyens en compétition, suite à une mauvaise interprétation d’un passage. Il existe des moyens pour travailler ce point en SAE (le méchant entraîneur pourra par exemple envoyer son poulain en isolement et tourner une prise de la voie…), mais quel meilleur support qu’une falaise ?! Prises invisibles, voies non fréquentées, tout est bon pour se mettre en difficulté et progresser.

3 La technique, plus généralement : il est intéressant de se mesurer à l’ouverture de Dame nature, et de s’entêter dans des mouvements peu représentés en SAE : fissures, coincements etc.

4 Les sensations, l’équilibre : un peu à l’image du bloc, les prises artificielles et les panneaux ont leurs limites, notamment en terme d’adhérence…la falaise permet un vrai travail de sensations ; on y trouve d’ailleurs des voies très difficiles dans des dalles positives, ce qui est assez rare en SAE.

5 Mais aussi tout le reste : gestion de l’effort, engagement, mousquetonnages délicats, mouvements aléatoires etc. Toutes les thématiques tactiques, techniques, physiques, ou comportementales peuvent être abordées spécifiquement en falaise !

En résumé

Il faut se rendre à l’évidence, on ne pourra jamais envisager d’être fort en compétition en grimpant exclusivement dehors (et le contraire semble de plus en plus vrai…). Néanmoins, il faut se servir de cet outil naturel pour varier son entraînement, introduire de nouvelles thématiques, récompenser les compétiteurs qui passent leur vie à tenter de « toper », ce qui est rare finalement…La falaise permet de donner du sens à leur entraînement, de mesurer un niveau de performance.

Mais surtout, grimper en falaise permet de prendre du plaisir, d’échanger avec ses amis, d’aborder des discussions différentes, de créer une dynamique, de concrétiser… de s’ouvrir ! Tout travail en extérieur devra être suivi d’un entraînement en SAE, pour retrouver les « bonnes » sensations, pour se réhabituer aux mousquetonnages plus fréquents, aux prises plus régulières etc.

En résumé, il faut dire OUI à l’intégration de la falaise dans son entraînement, mais à des phases bien spécifiques, suffisamment éloignées des échéances, mais encore une fois, tout est envisageable si l’objectif est clairement défini. Enfin, dernier point, la falaise peut aussi être un bon spot de récupération, au soleil, entre amis : ça change des discussions sur les gros tapis aux pieds des blocs !

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Publié le : 04 juillet 2015 par Charles Loury

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